En écoutant Richard Séguin

Ces temps-ci, j’écoute en boucle le magnifique dernier album de Richard Séguin intitulé Les liens les lieux. Les superbes musiques sont de lui ; certains textes sont de lui, et d’autres de Florent Vollant, de Hugo Latulippe, de Marc Chabot et d’Hélène Dorion.

C’est elle qui ouvre l’album, avec ces quatre vers qui résonneront fort en bien des gens, comme ils résonnent fort en moi : « Il est déjà minuit / Dans la forêt du monde / Qu’est-ce qu’on a trahi / Pour que l’orage gronde. »

Dans le cadre de la grande tournée qu’il fait en ce moment, Séguin a en entrevue abordé un sujet qui concerne l’éducation et qui devrait nous interpeller.

Il s’est d’abord dit préoccupé par la minuscule place que prend la chanson d’ici sur les plateformes de musique en continu, là où la musique est désormais en grande partie écoutée. La chanson québécoise représenterait moins de 8,6 % du contenu consommé. C’est bien peu.

Abordant ce sujet, Séguin a déploré le fait qu’on n’enseigne pas la chanson d’ici à l’école. « Les jeunes ne connaissent pas Pauline Julien. Ils ne connaissent pas tellement l’oeuvre de Léveillée, de Sylvain Lelièvre. La liste est longue, on pourrait remonter jusqu’à Vigneault. Je trouve que c’est très, très dommageable pour notre culture. » Il faut éduquer, dit-il.

Que faire, et comment ? Je risque quelques pistes…

Problèmes et possibles solutions

 

La première chose serait de dessiner un curriculum national de livres, d’auteurs devant être lus et étudiés par tous les élèves en littérature. La poésie, souvent un parent pauvre du curriculum, devrait en faire partie, et avec elle la chanson.

Dans ce travail, on devra faire des choix et plusieurs variables devraient être prises en compte.

 

L’importance des oeuvres, sur différents plans (historique, culturel, politique, mais aussi artistique, puisque tout ne se vaut pas), en est une ; leur rôle dans la formation des citoyens en est une autre.

Des objections bien connues seront soulevées contre un tel programme, et il faut se préparer à y répondre.

Une première, époque oblige, verra dans un tel enseignement une forme de désolant repli identitaire. Mais rien n’empêche d’enseigner la littérature d’ici et de s’ouvrir à toute la richesse de la littérature d’ailleurs. En fait, tout cela communique et s’enrichit mutuellement depuis toujours. Et les mêmes arguments avancés en faveur de l’importance citoyenne de la littérature d’ici valent aussi pour celles des autres cultures.

Une autre objection, que j’entends parfois, est que ce qu’on veut transmettre est souvent bien éloigné de ce que connaissent et aiment les jeunes. On leur fera étudier le rap, qui les intéresse, plutôt que Nelligan, qui les ennuie.

Parler ainsi, c’est selon moi oublier ce qu’est l’école.

Celle-ci n’est pas avant tout un prolongement de la vie en dehors d’elle, mais une sorte d’enclave relativement à l’abri de ses exigences et l’occasion de connaître, d’aimer autre chose que ce que le monde extérieur propose et souvent impose.

L’école ne s’inscrit pas dans une logique de réponse à une demande, comme cette plateforme de streaming, mais dans une logique de proposition d’une offre. Par là, elle ouvre de nouveaux horizons, fait découvrir et, qui sait, aimer ce dont jusque-là on ne soupçonnait même pas l’existence. Vous ne savez pas que vous alliez aimer à ce point Gaston Miron ou Gilbert Langevin si on ne vous a jamais parlé d’eux et si vous n’en avez jamais lu une seule ligne.

Ne pas se souvenir de ce crucial fait quand on décide de ce que l’école doit transmettre, notamment en littérature, c’est trahir sa mission et, à mon sens, manquer à notre devoir envers la jeune génération.

Ces jeunes gens doivent connaître la littérature et la chanson d’ici, notamment à titre de citoyens, comme je l’ai soutenu, mais ils doivent aussi avoir eu la chance de rencontrer, de découvrir des oeuvres qui vont les marquer, les inspirer et, qui sait  pourraient les accompagner leur vie durant comme de précieux amis.

Nous manquons déjà beaucoup à ce devoir. Pensons simplement, ce qui me semble inacceptable, au fait que des personnes possédant des baccalauréats et même des maîtrises en littérature, souvent des personnes passionnées et savantes, ne peuvent rapidement accéder à l’enseignement au secondaire, comme cela se faisait autrefois avec le certificat. Désormais, ils et elles doivent plutôt en passer par un bac ou une (trop longue) maîtrise qualifiante…

Richard Séguin a bien raison. Et pour complexifier encore la chose, il se trouve que les cours de musique sont devenus un parent très pauvre du curriculum. Si ce n’était pas le cas, quel plaisir il y aurait à jouer du Félix Leclerc en classe de musique après l’avoir étudié en classe de français.

Félix qui ? demanderont bien des élèves.

Ne les privons pas de ce qui en fera des citoyens plus éclairés et, peut-être, des amoureux d’oeuvres et de leurs auteurs et autrices.

Je retourne au disque de Séguin, où on trouve ce précieux conseil : « Garde-moi, garde-moi / Un peu de poésie. » (Hélène Dorion)

À voir en vidéo