La saison de trop

En 2021, à l’âge de 43 ans, Tom Brady a remporté sa septième bague du Super Bowl. C’est trois de plus que Montana et Bradshaw, les deux légendes qu’il avait rattrapées en 2015, puis complètement larguées à l’approche de la quarantaine. Amusons-nous encore un peu : Brady a participé à dix Super Bowl. Et celui qui vient au second rang de ce classement, à cinq. On dit souvent que les records sont faits pour être battus, mais je serais prêt à parier mon REER qu’il va pousser des palmiers à Chibougamau avant que ces deux-là n’apparaissent dans le viseur d’un autre joueur de football.

Il y a dix mois à peine, Brady menait la ligue pour les passes de touché et il chauffait Aaron Rodgers, un autre ancêtre, dans la course au trophée du meilleur joueur de la saison. Puis les Rams, tard en janvier, écartèrent les Buccaneers, et peu après, le quart-arrière de 44 ans annonçait une retraite qui, comme celle de Moïse sur le mont Sinaï, allait durer 40 jours.

Dire que, sur le plan sportif, un Tom Brady n’a plus rien à prouver serait employer un euphémisme assez comique. C’est un homme devenu son propre monument qui se présente sur le terrain. Et c’est sans doute pourquoi, en ce laborieux automne des Bucs, les commentateurs ne se gênent pas pour évoquer la « saison de trop », comme si des performances ordinaires, dignes d’un mortel, risquaient désormais de ternir le mythe.

Un divorce faisant le bonheur de deux armées d’avocats pourrait être l’autre explication de cette face longue sur la ligne de touche.

En annonçant, au mois de mars, qu’il reprenait du service, Brady ne s’est pas caché derrière le cliché préféré des champions sur le retour : « j’ai encore du plaisir à jouer… ». Ce n’est pas comme si on ne savait pas que seule la victoire l’intéresse et qu’on ne connaissait pas déjà sa monstrueuse éthique de travail. « Nous avons un boulot à terminer », a-t-il dit. Sans blague.

Un athlète qui, ayant tout conquis, se tient encore pas très loin du sommet, mais tout au bord de l’impensable déclin, me fait penser au président élu d’une république de bananes qui voit arriver le terme de son mandat : pourquoi je partirais ? Ça se passe dans une zone obscure de la conscience où le pouvoir se mesure à la réalité biologique.

Le seul exemple qui me vienne à l’esprit d’un champion parti de son plein gré alors qu’il régnait encore sans partage sur son sport, c’est Michael Jordan, qui carburait au même féroce désir de vaincre que Brady, mais possédait, en plus, une personnalité d’une complexité fascinante.

En 1998, à l’âge de 35 ans, « Air Jordan », sextuple champion en titre de la NBA avec les Bulls et de nouveau meilleur joueur des séries, doté au surcroît d’un sens de l’honneur plutôt rare dans le sport professionnel, est parti tranquillement à la retraite pour manifester sa loyauté envers son entraîneur congédié. Mais bien sûr, il reviendrait lui aussi, avec une autre équipe, pour devenir un joueur « presque » ordinaire.

À l’autre extrémité du spectre, vous avez un Carey Price qui s’accroche à son contrat multimillionnaire avec un genou fini et pas mal moins de principes. Autre sport, autres moeurs, mais on n’imagine pas un Federer continuer d’engranger de grosses bourses avec sa rotule bousillée.

Le 23 septembre dernier, ça aurait pris un coeur de pierre pour ne pas ressentir au moins un frisson en voyant le Suisse pleurer à chaudes larmes après son match d’adieu à Londres, bientôt imité par son pote Nadal avec, sans doute chez ce dernier, une petite pensée pour ses propres bobos, de la sorte qui ne s’arrange pas avec l’âge. De grands garçons qui écoutent leurs corps et expriment leurs émotions. Du haut de ces deux-là, 42 victoires en Grand Chelem nous contemplaient.

J’aimerais replonger dans les pensées d’Andre Agassi le matin de ce qui sera peut-être son dernier match professionnel, à l’US Open, en 2006. Il est dans sa chambre d’hôtel à New York avec Steffi et les enfants. J’ai feuilleté l’autobiographie de cette autre magnifique bébitte de tennis (Open) le printemps dernier dans un chalet. Je n’ai plus le temps de passer à la bibliothèque, mais ça disait, en gros : mon corps me crie d’arrêter, mais mon âme veut continuer…

Le truc, c’est d’annoncer, avant le début de la saison, qu’on va se retirer à la fin de celle-ci, qui se transforme alors en tournée d’adieu. C’est ainsi que Guy Lafleur, sous l’uniforme des Nordiques, a été fêté dans tous les amphithéâtres de la LNH lors de son ultime tour de piste à l’aube des années 1990.

De toute manière, place aux jeunes. Un Auger-Aliassime doit trouver qu’il arrive pile au bon moment, alors que, pour la première fois en une génération, les premières places au classement de l’ATP ne sont pas verrouillées par un Big Three.

Arrive le dimanche. Brady affronte les champions en titre à Tampa. Les Rams, qui mènent 13-9 avec moins d’une minute à écouler, redonnent le ballon aux Bucs. Je sais bien qu’ils n’avaient pas le choix, mais c’était comme s’ils ne connaissaient pas leurs classiques et ne savaient pas exactement ce qui allait se passer. Brady à sa ligne de 40, avec 44 secondes au cadran. Ma famille occupait maintenant toute la largeur du divan, n’osant croire à un autre « moment Tom » (excusez-la…).

Et cette défensive qui se déploie trop en profondeur et concède des passes de 10 verges avec sortie en touche à volonté. Il est arrivé quoi ? C’était à pleurer de joie. En cette saison crépusculaire, Brady paraissait encore plus grand. Les couchers de soleil ne sont jamais plus beaux qu’en automne.

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