Cent ans sans Proust

Le 18 novembre sera célébré le centième anniversaire de la mort de Marcel Proust, qui chevaucha le XIXe et le XXe siècle. Depuis le début de l’année, sa France natale revêt la fameuse pelisse du disparu — exposée au musée Carnavalet — à coups d’éditions ou de rééditions d’ouvrages consacrés à son oeuvre et d’hommages divers. Ce qui n’empêche pas force lecteurs de reculer d’effroi. Plusieurs abdiquent devant À la recherche du temps perdu, vaincus à l’ère du tweet (lequel prend l’eau sous Elon Musk) face à pareille somme de mots. Erreur ! Car les coups de chapeau sont une chose. Lire ses livres demeure la véritable aventure à entreprendre pour saluer sa mémoire.

Ce n’est pas un hasard si, au fil des ans, le génial écrivain finit par s’imposer comme le plus haut phare de la littérature nationale au pays de Balzac et de Montaigne. Son oeuvre est un sommet.

Et comment ne pas saisir l’occasion de lever mon chapeau à mon auteur fétiche, lui qui fut depuis mon adolescence un astre dans la nuit ? Son miroir de la psyché humaine, son style sinueux inimitable, sa culture, son intelligence sont, à mes yeux comme à ceux de ses nombreux admirateurs, d’une luminosité sans égale. On aime ou on déteste Proust avec ferveur. J’aime.

Merci à lui d’avoir accompagné ma route. Souvent, de passage à Paris, je dépose des chrysanthèmes sur sa tombe au cimetière du Père-Lachaise, et la banale pierre noire qui l’abrite me semble chaque fois moins à la hauteur des restes de son hôte. Mais je lui récite in situ des fragments de sa prose que le vent emporte on ne sait où.

En fin de semaine, hommage est rendu à Québec au grand écrivain français. Allez-y de ma part. Je suis au Festival international du film de Marrakech et rate ce rendez-vous que je m’étais juré d’honorer. Samedi, à 14 h, au pavillon Pierre Lassonde du Musée national des beaux-arts du Québec, l’ancien premier ministre Lucien Bouchard, proustien accompli, s’entretiendra de sa passion avec Stéphan Bureau. La pièce de théâtre Dans la tête de Proust de Sylvie Moreau, immense fan elle aussi, suivra au menu.Dimanche matin, des professeurs et écrivains présenteront des conférences sur le sujet au Palais Montcalm. Et Les Violons du Roy y clôtureront l’événement en après-midi avec le concert Autour de la sonate de Vinteuil. Élaboré par Laurent Patenaude et présenté par Robert Lepage, on y recréera, sous les notes de compositeurs contemporains de l’auteur, l’atmosphère des salons de la Belle Époque parisienne, au coeur de la cathédrale proustienne.

Nombreux sont les Québécois qui présument que la lecture d’À la recherche du temps perdu est réservée à des esprits plus savants qu’eux. C’est ignorer à quel point l’humour de Proust demeure aigu et irrésistible. D’ailleurs, je recommande aux nouveaux venus de commencer par la partie « Un amour de Swann », particulièrement drôle et acérée, au coeur du premier tome, Du côté de chez Swann, puis de reprendre au début, une fois familiarisé avec son univers. Il est vrai toutefois que les tempéraments introspectifs trouvent leurs repères chez lui davantage que les gens d’action. La Recherche appartient aux esprits qui goûtent la fréquentation des profondeurs.

J’aurai, au cours de ma vie, outre de très nombreuses plongées dans la Recherche, lu des biographies et des essais sur Proust, compulsé sa correspondance (souvent décevante), visité la maison-musée de sa tante Léonie à Illiers-Combray, cadre du premier tome, savouré son oeuvre de jeunesse Jean Santeuil (trop déconsidérée),assisté à des spectacles qui lui étaient consacrés, vu les films adaptés de la Recherche — celui de Raoul Ruiz, Le temps retrouvé, est admirable —, rien à faire ! Le secret du génie de ce grand bourgeois asthmatique, névrosé, longtemps grabataire, obsédé par une aristocratie en déclin, se défilait sans cesse. Comment avait-il pu léguer sur son lit à partir de ses manuscrits raturés, collés de « paperoles » pour les ajouts, une création aussi magistrale ? On nage en plein mystère. Il estimait avec raison l’écrivain inférieur à son oeuvre. Sa vie, qui aurait pu être tout autre, lui servit de canevas pour disséquer l’âme humaine, sans se ménager lui-même, avec une lucidité sans faille et un mal de vivre immolé sur l’autel de la littérature.

En 1997, j’avais écrit un texte pour le 75e anniversaire de sa disparition se concluant par un extrait de la Recherche portant sur la mort de l’écrivain Bergotte, son alter ego, le reprenant aujourd’hui. À lui, le dernier mot ! « On l’enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées, et semblaient, pour celui qui n’était plus, le symbole de sa résurrection. »

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