Bonsoir tristesse

Le jeune Léopold distribuant les « larmes de sirènes » aux passants, un puissant sédatif pour les tristes
Photo: Sophie Bélanger Le jeune Léopold distribuant les « larmes de sirènes » aux passants, un puissant sédatif pour les tristes

J’ai fait sa connaissance de façon insidieuse. Elle apparaissait dès potron-minet, puis s’évanouissait comme un mauvais présage des heures plus tard. « Le désir inconsolable du coeur d’on ne sait quoi », évoquait l’écrivain britannique C.S Lewis. Elle s’est faite plus insistante, envahissante, encombrante même. L’éclipse lunaire s’installait à demeure, masquant mon astre, mon désir de vivre, ma lumière. Je donnais le change avec l’énergie du désespoir.

La pandémie lui a fourni du carburant, la garce, comme un voile sur la tête d’une athée. La tristesse m’inondait au réveil, plombait mon élan vital. J’aurais pu chanter Il pleut sur Nantes au saut du lit. Plus rien ne rimait. Et je devais jouer le rôle de phare, de surcroît. J’ai charge d’âme. Oui, je novembre annuellement. Chaque COP et son bal des esquives amènent leur lot de statistiques et d’études effarantes sur notre « pacte de suicide collectif », dixit le secrétaire général de l’ONU cette semaine. Mais chaque saison passe. Même les bleus de Noël finissent par se retrouver avec le sapin baumier, à la rue. D’ailleurs, je fournis le sapin, mais pas les décorations. Pour l’espoir, il y a le petit Jésus, ou François Legault.

Avec l’expérience, j’ai reconnu cette tristesse partout en observant les regards, ces fenêtres de l’âme. Ils sont rares, les joyeux, surtout depuis deux ans. Derrière les sourires masqués, que de détresses tues, enfouies et muselées. On avait gardé ouvertes les SAQ et les SQDC alors que tout était bouclé. Faute de psys, d’échanges, de vieux pour nous écouter, on encourageait le déni et la fuite intérieure.

Sur ce sentiment inconnu, dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse

 

Je l’ai apprivoisée, j’en ai fait une intime, presque une complice. J’étais une triste, une tourterelle qui bat de l’aile. Ma concubine portait une perruque noire, prenant parfois des vacances sur l’île des spleenétiques. Peut-être était-ce le prix à payer pour être lucide ? Pour être créative ? Pour regarder le monde courir à sa perte, vent de face ? J’ai beau être marraine d’un voilier de course écolo (salut, Bleu), je tanguais. Peut-être que Bukowski, ce poète maudit, avait raison : trouve ce que tu aimes et laisse-le te tuer.

Larmes de sirènes

Récemment, en observant longuement la photo du petit Léopold et ses morceaux de verre polis par la mer, j’ai songé aux « larmes de sirènes », ces billes de plastique par milliards échouées sur nos plages qui portent le même nom.

Se référant à la mer, dans une superbe entrevue pour le Philosophie magazine — le dossier estival 2022 « Peut-on être lucide et heureux ? » —, le philosophe André Comte-Sponville (dont la mère s’est suicidée) raconte sa tristesse éternelle « comme une mer ancienne et toujours recommencée ». Il avoue mieux supporter la mélancolie, tournée vers le présent et le passé, que l’angoisse, portée vers l’avenir. « Nous sommes tous voués à la solitude et à une demande d’amour à la fois inextinguible et toujours insatisfaite ! Nous rêvons d’infini et de succès. Nous sommes condamnés à la finitude et à l’échec », résume cet homme sensé qui flirte avec la tristesse et le désespoir, en tire une force et un horizon. « Le bonheur et le désespoir peuvent aller ensemble, ils sont “ deux fils de la même terre”, comme dit Camus. »

En fait, aimait répéter mon ex, l’Anglo : c’est l’espoir qui tue. Comte-Sponville abonde dans ce sens, mentionnant que la vie ne correspond jamais à nos espoirs. Citant un psychanalyste : « En tant que clinicien, je constate tous les jours que l’espérance est la principale cause de suicide : on ne se tue que par déception. »

Le philosophe critique notre obsession de l’espoir et considère qu’un athée lucide ne peut pas échapper au désespoir tranquille, qui n’est pas le malheur, mais plutôt « le bonheur, désespérément ». Et ce bonheur se doit d’être vrai, ce qui n’est pas l’usage le plus courant. « Nous préférons nous mentir mutuellement, conserver nos amis et nos amours au prix d’un manque de lucidité ou de sincérité, d’un peu d’illusion et de duplicité. Notre rapport à la vérité est ambivalent », constate le philosophe, qui a choisi le camp de saint Augustin. « Personne n’aime être trompé, sauf quand la vérité blesse notre narcissisme ! »

Le bonheur d’être triste

La tristesse serait un moteur incontournable, écrit la consultante et coach Susan Cain, dans son dernier livre, Le bonheur d’être triste (Bittersweet, en anglais). Selon diverses études, les créateurs (artistes de tout poil) auraient une propension disproportionnée à la tristesse, « de huit à dix fois plus susceptibles de souffrir de troubles de l’humeur, selon une étude réalisée en 1993 par Kay Redfield Jamison, professeur de psychiatrie à l’Université Johns-Hopkins ».

D’autres études ont démontré la même chose : « L’humeur triste tend à aiguiser notre attention : elle nous rend plus concentrés, plus sensibles aux détails, améliore notre mémoire et corrige nos biais cognitifs. »

La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste

 

Dans nos sociétés où il est tabou d’afficher sa tristesse (on gobe des antidépresseurs et on ravale), où la quête du bonheur est inscrite dans la Constitution américaine, on se sent bien seul avec son petit cafard quotidien. « C’est aussi une force tranquille, une manière d’être, une tradition attestée — aussi terriblement négligée que débordante de potentiel humain », écrit Cain.

Et elle insiste sur le fait que si nous ne transformons pas cette douleur en créativité, nous risquons de l’infliger aux autres « par le biais de l’insulte, de la domination ou de l’indifférence ».

« Comment une nation fondée sur tant de chagrins a-t-elle pu se changer en une culture du sourire normatif ? » demande cette ex-avocate américaine qui a connu un succès mondial avec son livre La force des discrets.

Pour ma part, un humble sorcier m’a secourue avec des « larmes de sirènes » en sucre qui ont asséché les nappes souterraines en une seule nuit. Ce n’est pas scientifique, plutôt magique, mais la vie est remplie de mystères qui donnent du relief aux joies et aux tristesses. Je continue toutefois à cultiver le bonheur désespéré et je collectionne les larmes de sirènes de petits garçons au regard tendre.

cherejoblo@ledevoir.com

 

Instagram : josee.blanchette

JOBLOG

« Chère Joblo,

Nous voilà en novembre. J’aime habituellement bien ce mois qui nous mène doucement vers l’introspection. Mais cette année, je suis fatiguée. Sur ma table de chevet : Libérez votre créativité ; The gifts of imperfection ; Je suis un chercheur d’or. Les mécanismes de la communication et des relations humaines ; la poésie de Joséphine Bacon et Nathasha Kanapé-Fontaine ; dans mon téléphone, une méditation d’autocompassion ; sur mon tableau de tâches, des exercices de physiothérapie du périnée et du bras, sans lien entre les deux ; à mon agenda, des séances de psychothérapie personnelle et de couple… Bien sûr, les minutes me manquent pour mettre en oeuvre l’ensemble de ces invitations ou prescriptions. Il faut dire que j’ai aussi deux enfants et un travail à temps plein qui remplissent déjà bien le calendrier…

« Ce novembre, je ressens une sorte de lassitude de tous ces outils de croissance et de bien-être. […] Je suis fatiguée de chercher. Je n’ai pourtant pas d’idéal qui me pèse et je ne crois pas souffrir de perfectionnisme. Me semble que je ne suis pas si pire, ni malheureuse ni pleine de bonheur, juste “moyenne”. Est-ce qu’il y a de la place pour ça ? Est-ce que j’ai raison de ressentir que la croissance personnelle et le bien-être sont devenus une sorte de pression de performance dans notre société ? Quand est-ce qu’on peut juste sentir qu’on est “correcte” ? »

Mo
 

Chère Mo,

Je suis épuisée simplement en vous lisant. Vous répondez à une pression sociale, culturelle, au Zeitgeist (et à vos propres questions). Tant pis pour le FOMO. Parfois, il faut simplement écouter en soi cette petite voix qui nous dit d’aller prendre un bain en silence. Et puis, à force d’adhérer à tout et son contraire, on finit par se créer des attentes supplémentaires. En laissant simplement le vent nous caresser la nuque, les yeux fermés au soleil de novembre, on peut se sentir « moyenne », mais vivante. Pour un mois des morts, c’est en masse.

Joblo

Aimé la charmante vidéo Jusqu’à ce que l’amour te trouve enfin sur la chanson tristounette de Daniel Johnston et la musique de Vincent Blain. Un petit baume sur tous les coeurs de
novembre.
bit.ly/3NTwhGx
 

Noté le lien pour lire l’entrevue du philosophe André
Comte-Sponville dans Philosophie magazine (été 2022). Ça vaut largement le 1 euro d’abonnement : bit.ly/3G5Hlyq
 

Écouté cette conférence TED de Susan Cain sur le pouvoir heureux des chansons tristes et de la musique de funérailles. L’émotion jaillit comme une fontaine de joie.
bit.ly/3UJQnW7



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