Freud à Montréal

Mon rapport à la psychanalyse est ambigu. Je trouve cette discipline à la fois fascinante et décevante. J’admire Freud et j’aime lire ses textes, limpides et révélateurs. Les disciples du maître, toutefois, me déçoivent souvent par leur écriture embrouillée et leur logique flirtant avec la pensée magique. Sur un divan, l’association libre, ça va, mais, dans un essai, ça passe moins bien. Dolto, aussi lumineuse que le patriarche, m’éclaire ; Lacan, aussi obscur que l’inconscient, me perd.

Ce qui m’intéresse principalement dans la psychanalyse, ce ne sont pas ses prétentions thérapeutiques, mais sa conception de l’être humain ; c’est l’idée, pour reprendre les mots de la psychanalyste Lise Monette, qu’il existe un « mal-être incontournable, propre à la condition humaine », et que, comme le résumait la philosophe Ginette Pelland en 2003, ce « mal de l’âme concerne le fonctionnement existentiel d’un individu, non pas son cerveau ». J’aime donc la psychanalyse comme philosophie. Pas besoin de son divan ; la lecture me suffit.

Naguère en vogue, la théorie freudienne, de nos jours, ne fait plus recette. En 1987, déjà, le psychiatre Jean-Yves Roy (1943-2004) déplorait la hargne réservée au père de l’inconscient. « On aime détester Freud, écrivait-il, le prendre à contre-pied. Démontrer ses erreurs. Lui reprocher de n’avoir pas tout dit. Reproche-t-on cependant à Einstein de n’avoir pas saisi la pertinence des hypothèses quantiques ? »

Cette citation est tirée de La naissance de la psychanalyse… à Montréal (PUM, 2022, 202 pages), réédition d’un numéro de la revue d’écrits psychanalytiques Frayages, d’abord paru en 1987, qui se penchait sur les origines québécoises de la discipline. Publié à l’initiative du psychologue et essayiste Nicolas Lévesque, un des rares freudiens d’ici actifs dans l’espace public, cet ouvrage propose « une psychanalyse de la psychanalyse québécoise ». Riche contribution à l’histoire des idées, il nous fait découvrir un univers méconnu.

Si la psychanalyse doit sa naissance à Freud, la psychanalyse québécoise, elle, doit tout au dominicain Noël Mailloux (1909-1997), qui l’a introduite dans son enseignement à l’Institut de psychologie de l’Université de Montréal, fondé en 1942. Eh oui, la psychanalyse est arrivée ici par l’entremise d’un prêtre.

Le philosophe Claude Lévesque (1927-2012), lui-même ex-dominicain et père de Nicolas, souligne l’audace de Mailloux. « Freud à l’université ! C’était une première au monde dans une institution canonique et, certes, une première dans le monde universitaire au Canada », écrit-il.

Pour sa part, le médecin Michel Dansereau (1924-2022) confie à Frayages avoir découvert la psychanalyse dans son enfance, grâce à un confesseur jésuite lui ayant suggéré de lire Freud.

André Lussier (1922-2016), une autre des grandes figures de la psychanalyse québécoise, formé à Londres dans les années 1950 par les célèbres Anna Freud et Donald Winnicott, raconte avec enthousiasme sa rencontre antérieure avec Mailloux, qui tentait de concilier la psychanalyse avec la conception thomiste des émotions. Le dominicain, explique-t-il, gardait tout l’enseignement freudien, tout en lui ajoutant, à partir de sa foi, « une dimension qui manquait ».

Des maîtres étrangers se joindront à Mailloux pour conforter l’enseignement de la psychanalyse à Montréal. Lussier évoque avec admiration le neuropsychiatre Miguel Prados, un républicain espagnol fuyant Franco, et le médecin russe Gregory Zilboorg, qui avait dû fuir et les communistes et les nazis.

La psychanalyse naît donc ici grâce à des religieux et à des réfugiés. Formée par Mailloux et par Prados, Gabrielle Clerk, une des rares femmes à faire partie du groupe des pionniers en la matière, souligne que « le féminin », à l’époque, dérange bien des gens dans le milieu, qui lui suggèrent d’abandonner Freud pour fonder une famille.

Au début des années 1950, Mailloux croit le temps venu d’institutionnaliser la pratique psychanalytique québécoise et souhaite obtenir sa reconnaissance par l’Association internationale de psychanalyse. L’affaire n’ira pas sans déchirement. L’association américaine, qui devait parrainer le groupe québécois, exige que tous les membres soient médecins, ce qui exclurait des défricheurs comme Mailloux, Lussier et Clerk. Aujourd’hui encore, ce débat perdure, bien qu’on puisse être psychanalyste au Québec sans être médecin si on est psychologue ou travailleur social.

Nicolas Lévesque, comme André Lussier avant lui, craint que cet encadrement tatillon, axé sur le mesurable et le quantifiable, n’étouffe le caractère existentiel de la psychanalyse et n’emprisonne cette dernière dans le « modèle d’une usine de soins ». Pour Lussier, explique Claude Lévesque, la théorie freudienne n’était pas tant une thérapeutique qu’« une manière de vivre et de penser ». C’est la psychanalyse que j’aime.

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