DeSantis, l’anti-woke

Qu’on le comprenne bien : l’emploi du mot woke au sens péjoratif, tel qu’il se répand depuis quelque temps au Québec, est d’abord et avant tout une invention des stratèges républicains et des médias très proches du Parti républicain, tels que Fox News.

Le mot, qui se réfère, à l’origine, simplement à une sensibilité pour la justice sociale, à un « éveil » des consciences, est d’origine afro-américaine. Devant la montée en popularité du mouvement Black Lives Matter dans les dernières années, la droite conservatrice américaine s’est approprié un élément de son vocabulaire pour en faire une arme, d’abord contre celui-ci, puis, plus largement, contre les mouvements progressistes.

Si on a de la difficulté, ici comme ailleurs, à trouver exactement ce qu’il signifie lorsqu’il est employé comme une insulte, c’est bien à cause de cette origine. L’étiquette woke, républicaine d’abord, puis plus largement conservatrice à l’international, n’a pas vu le jour pour être un concept, un outil précis d’analyse sociologique, mais pour ridiculiser, déshumaniser et disqualifier du débat public ceux à qui on la donne.

Il existe bien sûr des concepts et des idées utiles à la compréhension des transformations dans les mouvements de gauche contemporains. Woke, pour les raisons évoquées ci-dessus, ne peut pas en faire partie. Les gens qui emploient le mot comme une insulte ne s’entendront jamais vraiment sur ce qu’il veut dire. Seul leur objectif est commun : jeter une tare sociale sur la personne qui en est l’objet.

C’est pourquoi le « wokisme », comme mouvement social organisé, ne peut pas non plus exister. Le féminisme intersectionnel, la pensée décoloniale, l’antiracisme, les mouvements pour les droits LGBTQ+ : tout cela existe. Mais le « wokisme », non. Personne, aux États-Unis ou ailleurs, ne se fédère ou ne s’organise principalement autour de cette notion. L’étiquette, pour le moment, fonctionne principalement de manière exogène, et non endogène.

L’anti-wokisme, toutefois, est devenu depuis quelque temps, sinon un mouvement, au moins une stratégie politique porteuse. Aux États-Unis, la tactique discursive peut même amener le rêve de la présidence à portée de main.

Mardi soir, Ron DeSantis a été réélu haut la main comme gouverneur de la Floride. Son avance de 19 points de pourcentage sur son rival démocrate dans cet État clé le confirme comme l’un des organisateurs républicains les plus efficaces du parti — et comme un fort probable candidat à la présidence en 2024.

Par contraste, bien des candidats qui avaient été personnellement soutenus et vantés par Donald Trump ont mordu la poussière lors des élections de mi-mandat. Plusieurs analystes républicains, donc, voient déjà DeSantis comme l’alternative à Trump qui pourrait les mener vers la victoire en 2024.

Pourquoi lui ? DeSantis est devenue une figure de proue du conservatisme américain durant la pandémie, en faisant de la Floride l’un des États où le moins de mesures sanitaires contre la COVID-19 ont été mises en place. De là, il est devenu l’une des voix les plus fortes dans les « guerres culturelles » américaines.

Il est notamment entré en conflit ouvert avec Walt Disney — une entreprise qui a bien sûr une forte présence en Floride — à propos d’une loi sur les « droits parentaux », surnommée « Don’t Say Gay » par ses détracteurs. L’idée, ici,est d’interdire au personnel des écoles de parler d’orientation sexuelle et d’identité de genre avec les élèves.

DeSantis et ses troupes, dans ce contexte, ont accusé Disney de vouloir endoctriner les enfants avec sa programmation « woke » — il faut lire, dans ce cas-ci, inclusive des enfants LGBTQ+. Le gouverneur est allé jusqu’à faire révoquer le statut spécial dont bénéficiait l’entreprise pour ses activités en Floride.

Autre coup d’éclat : au début de l’automne, DeSantis a orchestré le déplacement de 48 demandeurs d’asile du Texas jusqu’à Martha’s Vineyard, au Massachusetts. Le but ? Simplement de faire enrager ses adversaires démocrates, dont les élites ont parfois une résidence secondaire dans ce coin du Nord-Est américain où il y a très peu de ressources, par ailleurs, pour accueillir de nouveaux arrivants. Les 48 personnes en question ont été utilisées, carrément, comme accessoires à un coup politique partisan. Discursivement, on peut résumer le stratagème à un : « vous êtes woke ? Vous êtes pro immigration ? Eh bien, en voici, des migrants ! Débrouillez-vous avec. »

Ce ne sont là que des exemples, on pourrait en donner d’autres. A priori, il y a peu de liens à faire entre les batailles de DeSantis contre les vaccins, Walt Disney et les droits LGBTQ+, et l’immigration. Ses attaques contre la « théorie critique de la race » (plusieurs républicains cherchent à faire interdire son enseignement dans les écoles, même si le milieu de l’éducation répète que cela n’a jamais été au programme) peuvent aussi sembler sans lien évident avec ses croisades pour un accès plus restrictif à l’avortement.

Ce qui relie les combats, c’est le discours qui les porte. Et ce discours est articulé comme un « anti-wokisme », un combat pour les valeurs américaines traditionnelles qui seraient attaquées de toute part et qu’il est primordial de réinstaurer. Il faut écouter les discours de DeSantis pour voir comment le tout émerge comme son thème de prédilection.

La stratégie de communication fonctionne. DeSantis, sur le plan idéologique, est très proche de ce qui a fait le succès politique de Donald Trump. Mais il reste perçu comme moins « radioactif », plus respectable que l’ex-président. C’est d’ailleurs pourquoi Trump, qui rêve toujours de reprendre le pouvoir en 2024, commence déjà à attaquer son successeur potentiel.

Si DeSantis devient effectivement candidat à l’investiture républicaine, puis candidat à la présidence, on ne se sera pas sortis du trumpisme. Plutôt, on l’aura normalisé — notamment grâce à la stratégie politique républicaine de l’anti-wokisme.

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