FTX, un autre cryptodrame

Il a déjà été écrit que l’univers des actifs numériques évoluait de krach en krach. Les secousses se veulent plus systémiques, se faisant ressentir sur l’ensemble de la chaîne menant au minage en amont. En l’absence de réglementation, voire de régulation, la cryptosphère demeure prisonnière de son manque de crédibilité.

Le monde de l’actif numérique connaît en 2022 l’une des pires années de sa jeune histoire. Dernier drame en lice : l’insuffisance de liquidités exprimée par la plateforme d’échange FTX, qui a provoqué l’effondrement du cours du jeton FTT. Ce jeton est parti de 22 $US pour tomber sous les 4 $US en une seule séance mercredi, une chute de quelque 80 % qui abaisse la capitalisation boursière du FTT sous les 530 millions de dollars américains.

L’onde de choc s’est immédiatement ressentie sur le fonds d’investissement en cryptomonnaies Alameda Research, qui, avec FTX, fait partie de l’empire cryptographique du milliardaire Sam Bankman-Fried, lit-on sur le Web.

Alameda Research affichait au 30 juin dernier un actif de 14,6 milliards $US et un passif de 8 milliards, dont 5,8 milliards étaient constitués de FTT, soit grosso modo le tiers de l’actif et 88 % de l’avoir net d’Alameda. Pire, de ces 5,8 milliards, 2,6 milliards sont illiquides puisque servant de « collatéral » ou de garantie. Et le tout ne repose plus désormais que sur une valeur marchande réduite de 80 %.

Pour FTX, quatrième plateforme d’échange au monde pour le volume, l’insuffisance de liquidités est évaluée à environ 6 milliards $US. L’autre géant des plateformes d’échange, Binance, avait déposé une offre d’achat non contraignante pour FTX, conditionnelle à une vérification diligente. Binance s’est rapidement retiré. « Nous avons décidé de ne pas donner suite à l’opération d’acquisition de FTX.com », a-t-il expliqué dans une publication sur Twitter. La compagnie y mentionne également l’apparition d’informations de presse sur une mauvaise gestion des fonds des clients par FTX et sur des enquêtes engagées par les autorités américaines.

Trop de leviers

Pour résumer simplement : FTX a eu recours au levier de l’endettement sans pratiquer une gestion de risque adéquate. Le courtier d’actifs numériques GlobalBlock tient à préciser que les problèmes de FTX prennent la forme d’une crise de liquidités classique, la plateforme ne pouvant vendre ses actifs suffisamment rapidement pour satisfaire les demandes de retrait des investisseurs ou des prêteurs. Que ce n’est pas la technologie des chaînes de bloc qui est en cause. Qu’au contraire, cette technologie sert d’assise à l’industrie des cryptoactifs, que vient renforcer l’opération récente de « fusion » d’Ethereum.

Pour sa part, le p.-d.g. de Binance a dit sur Twitter que deux leçons devaient être tirées de l’affaire FTX : « ne jamais utiliser un jeton que vous avez créé comme garantie » et « ne jamais emprunter lorsque vous dirigez une entreprise dans les cryptos ».

N’empêche, ces problèmes viennent une nouvelle fois braquer les projecteurs sur la fragilité et les lacunes d’un écosystème soumis à tous les risques. Ils rendent la réglementation plus que nécessaire, un encadrement qui permettrait notamment d’instaurer la confiance dans l’industrie et d’attirer davantage d’investisseurs institutionnels.

Écrasement du stablecoin algorithmique TerraUSD et de Luna, faillite du prêteur Celsius et liquidation forcée du fonds spéculatif Three Arrows Capital… Les événements se sont bousculés dernièrement dans la cryptosphère. GlobalBlock en rajoute, revenant à toutes ces annonces de faillite simultanées chez les mineurs de bitcoins. On pense à Argo Blockchain, qui a annoncé à la fin d’octobre l’achoppement de la transaction de financement de 24 millions de livres sterling venant d’un investisseur stratégique.

La semaine précédente, le plus grand mineur de bitcoins selon la puissance de calcul, Core Scientific, soulignait que ses problèmes de liquidités pourraient le pousser à la faillite. Peu avant lui, un autre spécialiste du minage, Computer North, fermait les livres, laissant derrière lui une dette de 500 millions répartie entre quelque 200 créanciers. Détérioration de la conjoncture économique, hausse des coûts de l’énergie et recours à un fort levier d’endettement font vaciller nombre de ces mineurs énergivores.

Petit rappel des risques

Petit rappel de la longue liste de risques associés à l’investissement en cryptoactifs. D’abord, l’extrême volatilité des cours. On parle aussi d’une valeur sous-jacente se voulant trop souvent subjective, sans lien avec le réel. Pour les « stablecoins », on a vu avec Terra que cette valeur est rapidement mise à l’épreuve dans un contexte de revers de marché. Il a déjà été écrit que, malgré son nom, il n’y a aucune garantie que ce type de monnaie virtuelle apporte une protection contre une perte de valeur, et que la nature et la qualité de l’actif sous-jacent peuvent varier grandement.

On le voit aussi, ces éléments d’actif souffrent d’un manque de liquidités qui les rend difficiles à vendre dans un contexte d’adversité. Ils peuvent aussi pâtir de l’absence de mécanismes d’arrêt des transactions en période de forte tension sur les cours.

Que dire, aussi, de la surveillance de ce marché, plutôt limitée étant donné l’absence de lieu de négoce réglementé, et de la présence nombreuse d’émetteurs échappant à toute vérification et à toute exigence de capital.

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