L’alliance fantasmatique

En mai 2017, à la veille du congrès de Québec solidaire (QS) qui allait se prononcer sur l’offre d’alliance électorale du Parti québécois, un sondage Léger indiquait que la très grande majorité des électeurs solidaires y étaient favorables.

On connaît la suite : le PQ s’est plutôt retrouvé au banc des accusés, dont le procès pour xénophobie a été mené avec une hostilité qui a laissé les observateurs pantois. Face à une telle fureur, les leaders solidaires favorables à l’alliance ont préféré demeurer silencieux.

Il ne s’agissait pourtant que d’une alliance ponctuelle et très limitée, qui excluait tout scénario de coalition. Avec l’assentiment du PQ, Amir Khadir avait dressé une liste de 30 circonscriptions où celui des deux partis qui avait le moins de chances de l’emporter seul aurait laissé le champ libre à l’autre.

Depuis, la suggestion de reprendre les discussions provoque une réaction indignée chez QS, comme s’il s’agissait de pactiser avec le diable. Au PQ, la blessure subie en 2017 demeure profonde. Quand on aborde le sujet, aussi bien Gabriel Nadeau-Dubois que Paul St-Pierre Plamondon, à qui l’intérêt d’un rapprochement ne peut pas échapper, se sentent obligés de multiplier les objections.

Pourtant, chez de nombreux électeurs des deux partis, le désir d’entente demeure présent. Lors de la dernière campagne électorale, bon nombre de souverainistes ont dû fantasmer à nouveau sur une forme d’arrangement qui permettrait de mettre en commun les qualités démontrées par les deux chefs, qui ont largement dominé les débats télévisés.

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Selon un sondage Léger réalisé entre le 28 et le 30 octobre derniers, 68 % des électeurs solidaires et 65 % des péquistes favorisent une alliance électorale entre les deux partis, voire une fusion.

S’ils s’entendaient pour présenter un candidat unique, solidaire ou péquiste, dans chacune des 125 circonscriptions, 71 % des électeurs de chacun des deux partis disent qu’ils l’appuieraient.

Les calculs mathématiques ne reflètent pas nécessairement la réalité sur le terrain. Le transfert des voix d’un parti vers l’autre ne serait pas automatique et varierait sensiblement d’une circonscription à l’autre.

À l’élection du 3 octobre dernier, une alliance QS-PQ, même étendue à la grandeur du Québec, n’aurait pas pu endiguer la vague caquiste. Sur les 59 circonscriptions où le PQ ou QS ont terminé en deuxième place, l’absence de l’autre parti n’aurait fait une différence que dans cinq d’entre elles, en incluant Camille-Laurin, où le retrait forcé de la candidate solidaire a permis l’élection de Paul St-Pierre Plamondon.

Une alliance tient peut-être du fantasme, mais les résultats du 3 octobre ne donnent pas moins matière à réflexion. En rejetant l’alliance avec le PQ, QS croyait progresser à ses dépens, mais les deux partis ont fait moins bien qu’en 2018 pour ce qui est du pourcentage du vote.

Personne ne peut savoir ce qu’il en sera dans quatre ans. À peine un mois après le dernier scrutin, un autre sondage Léger a enregistré un recul de 5 points de la CAQ, alors que QS et le PQ ont progressé de 4 et 3 points respectivement. Additionnées, leurs intentions de vote dépassent celles de la CAQ, qui ne peut que se réjouir de leurs querelles. Même sur le serment au roi, ils ont trouvé le moyen de se chicaner.

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Certes, il y a entre le PQ et QS des divergences fondamentales qui rendent impensable toute idée de fusion ou de gouvernement de coalition, mais les électeurs des deux partis semblent croire qu’ils ont suffisamment en commun.

En 2017, le comité exécutif du PQ avait adressé aux militants solidaires une lettre qui mettait en lumière ce sur quoi tout le monde s’entendait, « notamment le refus des baisses d’impôts et le réinvestissement en santé, en services sociaux, en santé, en éducation, pour les familles et la justice ; le refus du projet de pipeline Énergie Est et la mise en place de mesures vigoureuses pour assurer la transition écologique hors du pétrole ; la ratification de la convention de l’ONU sur les droits des Autochtones ; le renforcement du français comme langue du travail dans les entreprises ; la réforme du mode de scrutin ».

Bien sûr, on passait sous silence les pommes de discorde qu’étaient — et sont toujours — la laïcité et l’immigration, mais Gabriel Nadeau-Dubois le savait très bien et il était pourtant favorable à l’alliance. Sur la question du processus d’accès à la souveraineté, à propos duquel on ne s’entend plus, QS, le PQ, le Bloc québécois et la défunte Option Québec s’étaient ralliés à une « feuille de route » commune. Une fois l’indépendance réalisée, chacun aurait été libre de reprendre son chemin.

En juin dernier, un sondage Mainstreet indiquait que 90 % des électeurs péquistes voteraient Oui à un référendum sur la souveraineté, alors que 54 % des solidaires voteraient contre, soit à peine moins que les caquistes (58 %). Pas étonnant que l’alliance demeure un fantasme.

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