La première valeur libérale

Dominique Anglade n’aura pas même eu le temps d’aller faire la proverbiale marche dans la neige. Pour le Parti libéral du Québec (PLQ) et pour sa cheffe elle-même, le plus tôt était sans doute le mieux. Les choses ne pouvaient aller qu’en empirant.

L’expulsion de la députée Marie-Claude Nichols du caucus libéral fin octobre était si incongrue qu’elle apparaît rétrospectivement comme un acte de suicide politique inconscient, comme si Mme Anglade avait voulu s’épargner un interminable calvaire. Les « intrigues internes » qu’elle a pudiquement évoquées n’étaient pas autre chose qu’une contestation généralisée de son leadership.

Son départ était inscrit en toutes lettres dans les résultats des dernières élections. Depuis la démission de Georges-Émile Lapalme, en 1958, Jean Charest a été le seul chef libéral à s’être vu accorder une deuxième chance après une défaite électorale. En 1998, le PLQ avait obtenu plus de voix que le Parti québécois, suffisamment pour dissuader Lucien Bouchard de tenir un autre référendum, tandis que Mme Anglade a mené sa formation à la pire défaite de son histoire. Cela ne pouvait pas lui être pardonné.

En annonçant sa démission lundi, elle a invité son parti à demeurer fidèle à ses valeurs. Pourtant, elle-même en a désorienté plusieurs avec ses changements de cap à répétition, et on lui aurait facilement pardonné ses errements si la victoire avait été au rendez-vous, comme on avait fermé les yeux sur certaines positions bien peu libérales de Jean Charest.

En revanche, Claude Ryan, dont l’opuscule sur les « valeurs libérales » est devenu une véritable bible au PLQ, a été chassé sans ménagement après la défaite de 1981, malgré ses efforts désespérés pour s’accrocher à son poste.

En réalité, le pouvoir est la première valeur libérale. À partir du moment où il est devenu évident que Mme Anglade ne serait jamais en mesure de le reprendre, elle devait partir. Elle aurait dû le comprendre dès le soir des élections.

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Se débarrasser d’elle était le plus facile. Lui trouver un successeur capable de refaire du PLQ la force politique qu’il a été depuis 1867 le sera moins.

Tout le monde convient que les problèmes du parti, au premier chef la déconnexion avec la majorité francophone, sont antérieurs à l’arrivée de Mme Anglade et ne disparaîtront pas comme par magie avec son départ.

Dans le passé, les libéraux avaient su maintenir le difficile équilibre entre les droits individuels et collectifs. Les francophones ont eu le sentiment que le gouvernement Couillard l’avait rompu au profit des premiers et ils se sont tournés vers la Coalition avenir Québec (CAQ).

Il sera maintenant très difficile pour le PLQ de rétablir cet équilibre sans s’aliéner l’électorat non francophone, qui lui a évité d’être pratiquement rayé de la carte le 3 octobre. D’ailleurs, rien n’assure que les francophones seraient disposés à lui refaire confiance. Il leur faudra être convaincus qu’il ne s’agit pas simplement d’un virage cosmétique, et cela demandera du temps.

La lutte contre l’indépendance avait dispensé les libéraux d’une véritable réflexion sur les moyens qui permettraient au Québec de protéger son identité à l’intérieur d’une fédération où son poids ne cesse de diminuer, pendant que le français recule sur son propre territoire.

Alors que les positions de la CAQ sur les questions identitaires apparaissent comme un minimum aux yeux d’un grand nombre de francophones, le PLQ y voit plutôt un refus borné de la diversité. Concilier ces points de vue s’apparente à la quadrature du cercle.

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Avec une autorité aussi affaiblie, Dominique Anglade ne pouvait pas se présenter à l’Assemblée nationale le 29 novembre prochain en pensant offrir une opposition crédible à François Legault. Son départ n’en crée pas moins un vide que le prochain chef par intérim du PLQ, quel qu’il soit, ne pourra pas combler. D’ici à ce qu’un nouveau chef soit choisi, les libéraux se retrouveront en fait dans les limbes.

Le traitement réservé à Mme Anglade n’est sans doute pas de nature à encourager les candidatures à sa succession. Celui ou celle qui la remplacera pourra néanmoins espérer échapper au sort qui attend généralement les vaincus au PLQ, qui partira de tellement loin en 2026 que les attentes seront plus basses et les progrès moins ardus.

Rien n’est impossible en politique. Qui sait, les libéraux réussiront peut-être à trouver la perle rare. Le nom de Sophie Brochu, p.-d.g. d’Hydro-Québec, est sur toutes les lèvres. Elle n’a pas d’expérience politique, mais elle ne manque certainement pas de leadership. Cette absence même d’un passé qui pèse si lourdement sur le PLQ peut la rendre d’autant plus attrayante. Malheureusement, Mme Brochu semble n’avoir aucune envie de s’embarquer dans cette galère.

Au Québec, aucun parti depuis l’Union nationale de Maurice Duplessis n’a réussi à obtenir trois mandats majoritaires de suite. Il est loin d’être assuré que François Legault voudra tenter de rééditer cet exploit, et son éventuel successeur devra composer avec l’usure de longues années de pouvoir. Placés dans la même situation, les frères Johnson et Bernard Landry ont mordu la poussière. Ils n’ont pas eu droit non plus à une deuxième chance.

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