Twitter sans limites?

L’acquisition de Twitter par Elon Musk met en lumière les impératifs associés à la modération dans les réseaux sociaux. Le Network Contagion Research Institute a estimé qu’à la suite de la prise de contrôle de Twitter par Elon Musk, l’occurrence du mot en n aurait été multipliée par 500 % sur la plateforme. C’est comme si des hordes de racistes voulaient « tester » les limites nouvelles. C’est aussi un rappel de l’urgence de se donner les moyens de distinguer les usages racistes des usages légitimes des mots.

La décision de M. Musk de réduire radicalement les effectifs impliqués dans la modération des propos sur la plateforme montre de façon dramatique combien les mécanismes pour départager les propos licites de ceux qui contreviennent aux lois sont trop souvent les grands négligés dans ces « modèles d’affaires ».

Un réseau social comme Twitter est a priori configuré pour accueillir les propos et les images de toute provenance. Mais il faut porter attention aux risques que la plateforme accepte ceux qu’elle considère comme trop importants pour y compromettre sa réputation et ses profits. Sur les réseaux sociaux, ce sont les marchés qui, de facto, fixent les limites de ce qui est toléré. Un réseau social qui accepte des contenus notoirement honnis par une portion significative du public n’est pas un bon véhicule pour investir des capitaux ou placer de la publicité.

Mais lorsque l’entreprise est entre les mains d’un milliardaire qui ne fait pas d’insomnie à l’idée de perdre quelques revenus, il y a moins de balises. Le marché ne parvient plus à inciter à une certaine modération. Pourtant, l’existence d’un espace de discussion fréquentable dépend des capacités à départager les propos licites de ceux qui ne le sont pas. Voilà pourquoi les lois doivent être mises à niveau afin de régir le départage entre l’acceptable et ce qui ne l’est pas.

Or le débat sur les façons de renforcer ces capacités de distinguer le licite de l’illicite est ultra-polarisé. D’un côté, il y a ceux qui, au nom d’une vision libertarienne, brandissent leur droit d’éructer des propos et images racistes, misogynes ou homophobes et des bien pires. D’autre part, il y a ceux qui voient de la haine partout ! Pour certains, le moindre propos critique à l’égard des religions, des identités sexuelles ou de leurs positions politiques est classé au rayon des discours haineux. L’hystérie fait rage dans l’un et l’autre des deux camps. Il faut dépasser cela pour concevoir des règles conséquentes avec les principes rappelés samedi dernier au nouveau maître de Twitter par le Haut-Commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, Volker Türk. Celui-ci constate que les droits fondamentaux sont les principales victimes de l’affaiblissement des capacités de modération.

Lorsqu’on tient pour acquis que les propos ou les images qui dérangent peuvent être censurés au moindre inconfort, on fait fi de la liberté d’expression. De même, lorsqu’on brandit une vision absolutiste de cette liberté pour revendiquer le droit de diffuser des propos qui transgressent les lois comme celles prohibant le racisme ou le harcèlement, on la ridiculise tout autant. Ces deux postures ignorent que, dans une société démocratique, tous les droits et libertés sont susceptibles d’avoir des limites raisonnables et justifiables.

Quelles lois ?

Mais comment réguler les espaces de discussion sur Internet ? Pour répondre à cette question, le Forum des politiques publiques a tenu, au cours des derniers mois, une assemblée citoyenne. Éclairée par des avis experts, l’assemblée a recensé les principales mesures à mettre en place pour faire en sorte que l’espace des réseaux sociaux redevienne respirable pour tous.

Ainsi, le rapport recommande que les lois obligent les plateformes en ligne à recenser et à gérer les risques associés aux activités qu’elles permettent. On préconise aussi la mise sur pied d’un organisme indépendant pour élaborer et appliquer des normes de bonnes pratiques et un ombudsman du numérique pour recevoir les plaintes et faire périodiquement rapport sur les préoccupations des Canadiens. Ces mesures devraient tenir compte des contextes culturels diversifiés. D’autres mesures sont également préconisées, comme l’imposition de limites à l’utilisation massive de « robots » (bots) de même que des investissements dans la littératie numérique.

La mise en oeuvre de ces recommandations suppose que les États se dotent de ressources afin de comprendre et de réguler les algorithmes et autres procédés impliqués dans le fonctionnement des plateformes en ligne.

L’efficacité des lois qui protègent contre le harcèlement, le racisme et autres fléaux est mise à mal par la vétusté des modes d’intervention des pouvoirs publics. Trop souvent, les lois étatiques forcent à intervenir de façon segmentée, alors que les situations dans les réseaux ignorent les divisions administratives et autres barrières bureaucratiques. Au sein d’un même pays, les ministères ont du mal à coopérer. Or, l’efficacité des lois ne doit pas être ralentie par les limites tatillonnes (entre ministères, organismes, juridictions) héritées des visions sectorielles du siècle dernier. Les États doivent devenir aussi efficaces que les entreprises du Web !

C’est bien de s’alarmer des dérives que peut engendrer le contrôle d’un réseau social par un milliardaire libertarien. Mais cela doit déboucher vers des actions pour assainir durablement les espaces virtuels.

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