Paroles de Russes

Aujourd’hui, chronique d’un format différent : un collage de déclarations faites depuis le 24 février par des Russes, vivant au pays ou l’ayant quitté depuis peu… sans aucune ambition à la représentativité « scientifique » de l’opinion en Russie. Mais de tels points de vue ne sont pas marginaux, et on lira l’avis, sur ce point, du tout dernier des intervenants cités.

Modeste proposition pour soumettre l’idée qu’il n’y a pas seulement le prisme « macro », ou géopolitique (« l’ambition » de l’OTAN, l’Ukraine « pion des Américains », « l’encerclement » de la Russie, etc.) pour y comprendre quelque chose. Et qu’il faut aussi, devant ce drame, écouter les êtres de chair et de sang qui pensent, qui parlent, qui endurent ou qui se battent.

En Ukraine certes, victime de cette agression, mais aussi en Russie, terre multiséculaire d’empire et de souffrance humaine, subie et infligée.

Boris Bondarev, ex-diplomate à la délégation russe à l’ONU, dans un article publié à la mi-octobre, cinq mois après sa démission.

« Jamais je n’ai eu aussi honte de mon pays. »

« La guerre montre que la Russie n’est plus seulement dictatoriale et agressive ; c’est devenu un État fasciste. »

« La propagande russe a empêché le Kremlin de voir la réalité. […] Les conséquences de cette ignorance sont maintenant pleinement visibles en Ukraine. »

« Tant que Poutine sera au pouvoir, l’Ukraine n’aura personne à Moscou avec qui négocier véritablement. »

Vladimir Kara-Murza, écrivain et cinéaste emprisonné, lauréat en octobre 2022 du prix des droits de l’homme Václav Havel. Déclaration faite depuis la prison.

« Depuis février, les derniers médias indépendants de Russie ont été réduits au silence. Les autorités ont imposé une censure quasi totale d’Internet et des réseaux sociaux. De nouvelles lois adoptées à la hâte ont criminalisé l’opposition publique à la guerre avec jusqu’à 15 ans d’emprisonnement.

Tout comme dans la Tchécoslovaquie communiste qui avait emprisonné Havel ; tout comme en Union soviétique qui emprisonnait des milliers de dissidents, dans la Russie de Vladimir Poutine, dire la vérité est considéré comme un crime contre l’État. »

 

Marina Ovsiannikova, journaliste apparue à la télévision en direct, en mars, pendant un journal télévisé, arborant des slogans antiguerre. Ayant d’abord payé une amende, elle a encouru d’autres poursuites et une assignation à résidence, dont elle s’est enfuie en octobre. 

« Stop à la guerre ; ils vous mentent. » « Les Russes contre la guerre. » « Poutine est un meurtrier. Ses soldats sont des fascistes. » « Ce qui se passe en Ukraine est un véritable crime. Et la Russie est l’agresseur. »

 

Iouri Doud, cinéaste et youtubeur célèbre dans son pays pour ses interviews et documentaires sur les répressions staliniennes, le VIH en Russie, etc.

« Vladimir Poutine est pris d’une frénésie impérialiste. »

 
 

Elvira Vikhareva, politicienne municipale à Moscou.

« Personne n’a le droit de juger [ceux] qui partent. Mais c’est ici que se joue l’avenir de la Russie, pas en Europe. Personnellement, je considère que j’ai une responsabilité morale à rester, surtout en ce moment, en temps de guerre. […] Si on vous a remis une convocation, votre meilleure amie s’appelle la poubelle. […] Ce sont des criminels en galons. »

 

Dmitri Mouratov, journaliste à Novaïa Gazeta, Prix Nobel de la paix 2021.

« Nous sommes en souffrance. Notre pays, sur ordre du président Poutine, a entamé une guerre contre l’Ukraine. Et personne ne peut l’arrêter. C’est pourquoi à notre souffrance s’ajoute la honte. »

 

Alexeï Navalny, depuis sa colonie pénitentiaire, à travers son avocat.

« La stratégie devrait être de faire en sorte que la Russie et son gouvernement, naturellement, sans coercition, ne veuillent pas déclencher de guerres et ne les trouvent pas attirantes. […] La question de la Russie d’après-guerre doit devenir la question centrale […]. Aucun objectif à long terme ne peut être atteint sans un plan visant à garantir que la source des problèmes cesse de les créer. »

 

Extraits du Groupe Telegram de femmes de soldats conscrits après la « mobilisation partielle » du 21 septembre.

« Poutine envoie nos gars à une mort évidente. » « C’est facile d’exciter tout le monde avec la bombe nucléaire depuis son bunker… » « Il ne devrait pas y avoir de guerre. Les hommes doivent vivre dans leur famille. » « Quelqu’un peut me dire, sans les bêtises de la propagande, pourquoi ils sont là-bas ? »

 

Lev Goudkov, directeur scientifique du Centre Levada, la dernière maison de sondages tolérée en Russie.

« La confiance dans la télévision est passée […] de 70 % à 55 %. […] Parallèlement, toutes les autres sources d’information ont été éliminées. […] Il n’y a qu’un seul son de cloche, qui s’appuie sur l’idée bien ancrée que la Russie est une forteresse assiégée.

Dans une part importante de la société, l’idée qui domine est que l’État est un maître qui a toujours raison.

L’Homo putinus est bel et bien un prolongement de l’Homo sovieticus. C’est le même en plus cynique, avec encore moins de foi dans l’avenir. »

 

Avec Foreign Affairs, Le Monde, The Washington Post, El País, Limes — revue italienne de géopolitique

François Brousseau est analyste d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com


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