Un ordre supérieur

Dans son autobiographie, publiée avant qu’il ne soit envoyé en prison pour malversations, le magnat de la presse Conrad Black expliquait, entre autres choses, son conservatisme ultra, tout en exprimant son affection pour l’Église, ses sentiments pro-américains et son amour à tous crins du capitalisme.

Entre deux jets privés et des partys de célébrités, lord Black ne s’est jamais gêné pour affirmer que la société n’est que l’expression d’un processus dynamique où chacun se retrouve naturellement à sa place. À son sens, il n’existe pas de situation de compétition où s’affrontent riches et pauvres. Non. Selon lui, le monde n’est qu’un simple espace neutre. L’argent y circule à flots. Et c’est par magie que cet argent s’en va s’agglutiner sur ceux qui en possèdent déjà le plus. Les inégalités de ce système apparaissent d’autant plus naturelles que personne ne se questionne sur les origines de cette puissance des uns sur les autres. Surtout pas lui.

Le fondateur du National Post a exprimé plus d’une fois sa profonde nostalgie d’un Québec à ses yeux « traditionnel ». Ce Québec, c’était celui de Maurice Duplessis, à qui il a consacré une biographie minimalement critique. La correspondance de Black révèle son désir de raviver la société duplessiste. « Le projet de remonter l’Union nationale m’intéresse fortement », écrit-il dans une lettre, tout en disant avoir soutenu cette mouvance politique à l’aide d’un journal et, à titre privé, d’« une souscription ».

Jusqu’où un homme pareil pouvait-il aller ? Dans ses mémoires, Black racontait avoir inventé de toutes pièces les résultats d’un sondage pour contribuer à écraser le Parti québécois, au mépris le plus patent de la démocratie. Il explique, selon ses mots, avoir « assommé le Parti québécois en publiant un sondage annonçant une victoire libérale ». Précision fort intéressante de Black : « Nous nous sommes gardés de dire sur quel échantillonnage le sondage reposait : je n’ai consulté que sept personnes (y compris moi-même). »

La liberté, est-ce de voir proliférer les affabulations, les sauts logiques, les hypothèses paranoïaques les plus incongrues pour plonger plus creux, tous ensemble, dans un grand laisser-aller général de la pensée et de la culture ?

 

Le mépris des faits et de la démocratie, selon les termes d’une pensée binaire, ne date pas d’hier. Ce mépris du monde, chez des gens pareils, constitue le socle sur lequel ils s’élèvent sans complexe, en grands fans permanents d’eux-mêmes. Voyez Donald Trump. L’étonnante capacité qu’ont ces magnats de la finance à réinventer des mesures d’asservissement au nom de la liberté du capital a quelque chose d’aussi fascinant que troublant.

Qu’aurait accompli aujourd’hui Conrad Black s’il avait compté sur un réseau de communication comme Twitter, c’est-à-dire un canal capable de faire l’économie de la politique en l’avalant, en passant par-dessus ? Je me le demandais cette semaine, tout en écoutant ceux qui, bonnes poires, se félicitent que Twitter soit finalement tombé dans l’escarcelle d’Elon Musk, tout en confondant avec la liberté les outrances verbales et les « fake news » qui y ont cours.

La liberté, est-ce de voir proliférer les affabulations, les sauts logiques, les hypothèses paranoïaques les plus incongrues pour plonger plus creux, tous ensemble, dans un grand laisser-aller général de la pensée et de la culture ? La raison est-elle sur le point d’être supplantée par l’émotion et le règne de l’opinion, au nom de cette liberté de façade ?

Pourquoi sont-ils si nombreux à s’imaginer qu’un milliardaire tel que Musk défend la liberté d’expression ? À entendre ces admirateurs du milliardaire, même les mensonges bruyants et râpeux professés sous le couvert de l’anonymat sont à placer du côté d’une défense de la liberté. En s’abusant de leur sensibilité favorable à une parole débridée, ils confondent la liberté d’expression avec la simple possibilité de dire n’importe quoi n’importe quand, dans un cadre qui conditionne l’impossibilité de toute discussion digne de ce nom. Ces gens semblent ignorer que la première victime d’un pareil laisser-aller de la pensée est toujours la liberté. Comment croire qu’un monde factice, en apparence dépourvu de limites, ne conduit pas à une sorte de dangereux far west où votre vie se retrouve pendue au-dessus du vide, tenue par les fils d’algorithmes que manient les financiers à leur avantage ?

Il y a aussi ceux qui, sans jamais craindre le ridicule, se réjouissent que Twitter ait été racheté par un ultracapitaliste américain plutôt que, disons, par une quelconque entreprise chinoise. Ils s’imaginent échapper de la sorte eux-mêmes aux dérives du régime chinois. C’est évidemment ne pas comprendre que l’un et l’autre de ces systèmes marchent main dans la main depuis longtemps déjà. Elon Musk, qui détient des usines de fabrication de voitures électriques dans l’empire du Milieu, avait laissé entendre que les tensions entre la Chine et Taïwan pourraient être résolues en cédant une partie du contrôle de Taïwan à Pékin. Comme quoi la liberté des uns s’arrête tout bonnement là où commencent ses intérêts.

Prise dans de pareils filets, la liberté de chacun se résume à pouvoir se rêver en Elon Musk, en Mark Zuckerberg, en Jeff Bezos, ou en d’autres barons d’une pseudo-dématérialisation. Tout ira bien, veut-on nous faire croire, pourvu que le monde entier les singe, eux qui contrôlent l’industrie, la technologie, l’économie. Oui, tout ira bien. Les milliardaires sont nos amis, oui… Il suffit de leur permettre de tout faire, de tout dire, de tout acheter, avec le moins de régulation possible. Il ne restera ensuite qu’à croire à une fatalité tombée du ciel, voulu par un ordre supérieur. Le leur.

 

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