Regard philosophique sur un procès

Le Devoir rapportait récemment une nouvelle dont on n’a pas encore beaucoup parlé, mais qui promet de soulever de vifs débats. Elle concerne l’éducation à domicile. C’est une pratique relativement récente chez nous, mais qui gagne en popularité. En témoigne le fait qu’il existe même l’Association québécoise pour l’éducation à domicile (AQED).

L’an dernier, un règlement a été promulgué qui forcerait les parents qui assurent l’éducation à domicile à faire passer à leurs enfants, au primaire et au secondaire, les examens obligatoires du ministère de l’Éducation. L’AQED conteste ce règlement en cour.

Comment tout cela va-t-il finir ? C’est selon moi un sujet complexe et délicat, et je suivrai avec intérêt les débats juridiques qui vont avoir lieu. Sur ce terrain-là, je n’ai pas de compétence pour me prononcer. Je pense toutefois que la philosophie de l’éducation apporte sur cette question un éclairage qui mérite qu’on s’y attarde.

École obligatoire, droits et devoirs

 

Il faut se rappeler que c’est relativement récent que c’est l’État qui offre l’éducation à tous et à toutes et que celle-ci est, dans ses écoles, obligatoire durant un certain nombre d’années.

Sitôt avancée (notamment par Condorcet, lors de la Révolution française, et sous le nom d’instruction publique), cette idée de confier à l’État l’autorité d’éduquer les enfants a vu s’élever contre elle des objections et des mises en garde.

Le risque d’endoctrinement a été soulevé ; certains voulaient préserver l’autorité d’éduquer d’autres dépositaires, en particulier l’Église. On s’est aussi inquiété de la perte du droit de regard qu’ont les parents sur ce qui est transmis à leurs enfants. Les débats ont été vifs et ont parfois duré longtemps. Il a fallu attendre jusqu’en 1964 pour avoir chez nous un ministère de l’Éducation !

Des compromis vont être trouvés, permettant notamment, à côté de l’éducation publique, l’existence d’un réseau privé, subventionné ou non, selon les pays. L’éducation offerte par l’État s’est voulue libérale, au sens de libératrice, et non endoctrinaire. On a aussi confié à l’école la mission de socialiser et de qualifier, c’est-à-dire de préparer à l’emploi.

On cherchait notamment par là à concilier le droit de l’État à former des citoyens capables de penser le monde et le droit de regard qu’ont les parents sur ce qu’on transmet à leurs enfants.

L’éducation à domicile demande de repenser cette problématique.

L’éducation à domicile

Cette idée d’éduquer à domicile les enfants, un peu comme le faisaient les gens riches autrefois avec des précepteurs, apparaît dans la deuxième moitié du XXe siècle. Elle est alors défendue tant par des penseurs de la droite religieuse que par d’autres appartenant à une certaine gauche radicale.

Peu à peu la pratique se répand, avec des modalités différentes selon les pays. Aux États-Unis, en particulier, on distingue désormais l’éducation à domicile, le homeschooling, de la non-scolarisation, le unschooling. Les personnes donnant cette forme d’éducation ont des profils très variés, et les réponses des diverses juridictions ont aussi été variées.

Mais chaque fois on a dû (ou on devrait…) prendre en compte, en plus du droit de l’État et de celui des parents, un troisième élément qui est aussi en jeu dans tout cela : celui du droit de l’enfant, plus précisément son droit à un avenir ouvert, à un avenir non fermé, ou du moins largement décidé d’avance par ses origines familiales, religieuses ou culturelles.

L’école, publique ou privée, ambitionne d’être un instrument de construction de l’autonomie du sujet, de sa libération rendue possible par la transmission de savoirs. Par elle, idéalement, l’enfant pourra se choisir un modèle de vie bonne auquel il adhère et qu’il poursuivra. Et ce modèle pourra fort bien être différent de celui que ses origines familiales lui imposeraient comme un destin.

Cela dit, l’éducation à domicile reste bien entendu légale et légitime. Elle est une manière de concilier le droit de l’État à former des citoyens éclairés (et à poursuivre un idéal d’égalité des chances), le droit des parents à faire des choix pour leurs enfants et celui des enfants à avoir un avenir ouvert. Des compromis rendent tout cela possible, notamment en ce qui concerne le curriculum devant être enseigné.

Revenons à la question de départ : est-il, ou non, acceptable que l’État impose ses examens aux familles assurant l’éducation à domicile ?

Mon avis est que la préservation du droit de l’enfant à un avenir ouvert devrait rendre impératif le fait de s’assurer que ce qui lui est offert est bien une éducation au sens où ce concept est généralement entendu et qu’on ne l’enferme pas dans des croyances qui limitent sa possibilité de se choisir un modèle de vie bonne. Les épreuves ministérielles permettent de se faire une idée là-dessus.

Mais sur ces questions, on l’aura compris, il y a inévitablement des compromis à faire, et je ferais le pari que, dans certains cas particuliers, notamment pour des enfants ayant certains problèmes d’apprentissage ou autres, il serait raisonnable de les exempter de ces épreuves, comme cela se ferait pour des cas semblables dans le réseau public.

On verra bientôt si les tribunaux vont dans ce sens…

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