Le monde selon Mélanie Joly

Le passage samedi dernier à l’émission The House, de CBC Radio, la ministre des Affaires étrangères Mélanie Joly a eu du mal à réprimer un rire lorsque l’animatrice Catherine Cullen lui a demandé de définir sa « doctrine » en matière de relations internationales.

La question était loin d’être innocente. L’expression « the Freeland doctrine » est sur toutes les lèvres à Ottawa depuis que la vice-première ministre Chrystia Freeland a livré, le mois dernier, à Washington, un discours dans lequel elle sonnait le glas de l’ère du rapprochement entre les pays démocratiques et les régimes autoritaires qui a cours depuis la chute du mur de Berlin, en 1989. Beaucoup de gens se demandent si Mme Freeland n’a pas pris sur elle de redéfinir la politique étrangère du gouvernement de Justin Trudeau à la place de l’actuelle cheffe de la diplomatie canadienne. Cette sortie survient en effet au moment même où Mme Joly prépare une nouvelle stratégie canadienne pour la région indo-pacifique censée guider les relations sino-canadiennes dans les années à venir.

D’où la question sans détour de Mme Cullen. La réponse de Mélanie Joly, une fois son rire maîtrisé, a eu l’air d’une flèche décochée à sa collègue vice-première ministre. « Je ne crois pas aux doctrines. Je ne pense pas que ce soit le moment pour une doctrine, a-t-elle laissé tomber. Ma vision, à vrai dire, c’est d’être pragmatique. Plus que jamais, c’est la realpolitik. »

Un an après avoir hérité de l’un des plus prestigieux postes à Ottawa en devenant la cinquième ministre des Affaires étrangères depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux, en 2015, Mme Joly semble toujours travailler dans l’ombre de la vice-première ministre, qui a occupé ce poste de 2017 à 2019. Certes, elle n’a pas chômé pour autant. L’invasion russe de l’Ukraine a passablement chamboulé tout ce qui pouvait ressembler à un ordre du jour diplomatique à Ottawa, forçant Mme Joly à multiplier les voyages en Europe.

La détérioration des relations entre le Canada et la Chine, ainsi que le durcissement du ton des Américains à l’endroit de Pékin, a aussi forcé le gouvernement Trudeau à revoir sa politique en matière de commerce international. Et voilà que la délicate question de l’envoi d’une force d’intervention en Haïti occupe soudainement tous les esprits au sein du gouvernement Trudeau, alors que les États-Unis pressent le Canada de conduire une potentielle mission internationale dans ce pays des Caraïbes.

Bref, la première année de Mme Joly aux Affaires étrangères a été marquée par la gestion de crises multiples. Les grands discours à la Freeland ne sont manifestement pas sa tasse de thé.

La stratégie indo-pacifique qu’elle s’apprête à déposer devrait être une occasion pour elle de faire sa marque. Force est de constater que les attentes sont passablement basses à Ottawa. Après près d’un an de délibérations et de consultations, on s’attend tout au plus à un document d’une vingtaine de pages qui n’incorporera rien du discours musclé axé sur « l’amilocalisation » (friendshoring) de Mme Freeland ni du « découplage » (decoupling) vis-à-vis de la Chine préconisé récemment par le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, de passage lui aussi le mois dernier à Washington.

Mme Joly a profité de la visite à Ottawa de son homologue américain, Antony Blinken, la semaine dernière, pour annoncer que le Canada souhaitait se joindre au cadre économique pour la région indo-pacifique (Indo-Pacific Economic Framework for Prosperity) mis sur pied l’an dernier par les États-Unis et leurs alliés dans la région. Mais il n’est toujours pas question d’une participation canadienne à AUKUS, cette nouvelle alliance militaire regroupant les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni. Cette absence risque de reléguer le Canada dans la marge, loin de la prise des grandes décisions géopolitiques dans cette région hyperstratégique.

Mme Joly s’est fait en même temps damer le pion par M. Champagne, qui vient d’annoncer son intention de restreindre les investissements chinois dans le secteur des minéraux critiques. Il avait indiqué la semaine dernière que la participation de sociétés d’État chinoises dans les entreprises canadiennes du secteur ne serait dorénavant autorisée que sur une base exceptionnelle. « Si une entreprise étrangère d’État participait à ce type de transaction, cela pourrait constituer un motif raisonnable de croire que l’investissement est susceptible de porter atteinte à la sécurité nationale du Canada, quelle que soit la valeur de la transaction », avait-il expliqué, alors que le Canada et les États-Unis essaient de créer une chaîne d’approvisionnement entièrement nord-américaine dans le secteur hautement stratégique des batteries électriques.

Il en est de même pour l’industrie des semi-conducteurs, après que Washington eut décidé de bloquer l’exportation de toute technologie pouvant aider la Chine à faire des avancées en matière d’intelligence artificielle. Le Canada devra se conformer aux nouveaux règlements américains, en plaçant des limites plus strictes sur les collaborations avec des institutions chinoises des entreprises et des universités canadiennes.

Le monde a beaucoup changé depuis que Mélanie Joly a pris les rênes de la diplomatie canadienne, il y a un an. On dirait bien que Mme Freeland et M. Champagne, par leurs interventions récentes, semblent vouloir la forcer à en prendre enfin acte.

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