Coïncidences

Tentons d’imaginer la scène. L’ex-député de Lévis François Paradis voit disparaître sur son calendrier les jours qui le séparent de fin novembre, moment de l’élection de son successeur à sa fonction de président de l’Assemblée nationale. Certes, il n’a pas été nommé ministre par François Legault lors des élections de 2018, lui qui avait tant fait, dans l’opposition caquiste, pour critiquer le sort réservé aux aînés par le gouvernement libéral. C’est Marguerite Blais, arrivée de la dernière heure en 2018, qui a hérité de ce champ qu’il avait tant labouré.

Des regrets ? Peut-être. Mais son mandat au perchoir de l’Assemblée nationale fut couronné de succès. Il fit rapidement oublier l’obsession de son prédécesseur pour les homards et les bons millésimes, présida à l’ouverture de l’agrandissement du parlement, réussit tant bien que mal à mater les humeurs pendant la période de questions. L’ancien journaliste sort donc grandi, et assez populaire, de son passage en politique.

Mais, se dit-il (du moins, nous l’imaginons), pourquoi ne pas frapper un grand coup avant de tirer ma révérence et pondre un avis juridique que personne ne me demande ni ne me souffle ? Pourquoi ne pas ainsi m’insérer au coeur du débat en cours sur le serment au roi ? Pourquoi ne pas pousser l’audace jusqu’à prendre une position qui me mettra en porte-à-faux avec 82 % des francophones du Québec, qui appuient plutôt un serment de loyauté envers le peuple québécois selon un sondage Léger ?

Il se décide. Il écrira que le serment est obligatoire. Il indiquera que le vote d’une motion par l’Assemblée ne peut en aucun cas régler le problème. Il ira jusqu’à ordonner que ceux qui refuseront de prêter fidélité et vraie allégeance à Charles III se feront expulser du Salon bleu. Personne n’était allé aussi loin.

Pour être aussi dur, il doit franchir deux obstacles. Normalement, c’est le secrétaire général de l'Assemblée nationale qui lui prépare ses avis. Or, le SG vient de pondre, en octobre, sa propre prose qui ouvre au contraire la porte à une motion, en statuant qu’un « acte de l’Assemblée » suffirait pour empêcher les députés de se « souiller à jamais » (dixit Sol Zanetti) en prononçant un serment qu’ils savent mensonger. Il ne peut non plus s’appuyer sur 12 constitutionnalistes de renom, dont le grand Henri Brun, favorables à la motion.

Mais, bon, il arrive à franchir ces difficultés en toute indépendance et produit cet avis détonnant. Par un immense hasard, sa décision épouse parfaitement celle du gouvernement de François Legault et court-circuite la volonté de deux partis d’opposition, le Parti québécois et Québec solidaire, de forcer au moins une rencontre avec le chef de la Coalition avenir Québec pour trouver une solution commune.

Si vous croyez à ce hasard, j’ai un excellent régime alimentaire à vous proposer. Il est à base de couleuvres. Bien que partisan du bénéfice du doute — extrêmement sollicité dans le cas en cause —, je ne m’empêcherai pas de vérifier de temps à autre si le nom de François Paradis apparaît, ou non, dans la liste de nominations à venir du Conseil des ministres caquiste.

Transportons-nous maintenant dans les locaux du politburo de QS, mercredi dernier. Les camarades sont (encore une fois, j’imagine) perplexes. Eux qui mettent l’indépendance avant l’intérêt partisan sont évidemment ravis d’avoir emboîté le pas au PQ dans leur refus commun de prêter serment au roi colonialiste. Mais l’avis émis par François Paradis change tout. On a beau souhaiter « changer d’ère », on ne peut tout de même pas continuer le combat alors qu’un président sortant vient de prendre fait et cause pour le grand Charles III.

La solidarité interindépendantiste réclame bien sûr de se concerter avec le PQ avant de prendre une décision. D’autant que le chef du parti frère, Paul St-Pierre Plamondon, vient d’envoyer au co-porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois un message. Il lui propose une sortie commune sur un libellé de motion qui, c’est certain, serait appuyé par les constitutionnalistes engagés dans le débat. Nous sommes le 2 novembre, la session ne reprend que le 29, bien des scénarios peuvent se déployer dans l’intervalle.

L’imagination nous manque pour comprendre la suite des événements. Les membres du politburo ont sans doute été distraits. Est-ce la congestion dans le tunnel, la sous-performance de Jay Du Temple à Occupation double, l’annonce de l’expo Pink Floyd à Montréal ? Difficile à dire. Mais sans malveillance aucune, les solidaires omettent complètement de répondre à l’offre de PSPP, oublient aussi de le consulter sur la marche à suivre avant de prendre leur propre décision.

Le temps leur manque, donc, pour la concertation antimonarchique, et GND met mercredi soir PSPP devant le fait accompli : toute honte bue, Sol et les siens boiront le gobelet monarchiste jusqu’à la lie puis, de l’intérieur de l’Assemblée, se présenteront en héros du combat anti-Charles.

Le fait que cette décision unilatérale rompe l’unité du camp souverainiste et renforce la position de la CAQ face au PQ est évidemment un effet secondaire fortuit, complètement imprévisible et involontaire. Les membres du politburo n’en reviennent d’ailleurs pas qu’on puisse voir chez eux une quelconque mesquinerie ou un calcul partisan.

Si vous estimez ce récit crédible, je vous offre, en plus du régime alimentaire précité, une copie laminée d’une entente de 2017 sur une démarche indépendantiste commune signée par quatre partis souverainistes puis reniée par l’un d’entre eux. Je vous laisse deviner lequel.

Partisan, encore, du bénéfice du doute, je n’en serai pas moins attentif aux accords de financement des partis politiques représentés à l’Assemblée. Je sais que la CAQ souhaite depuis quelques années élever le profil de QS, réduire celui du PLQ et anéantir le PQ. Coïncidence : c’est exactement ce que veut aussi QS. Je ne serai pas autrement surpris de constater que QS (15,4 % du vote) obtiendra, avec l’appui de la CAQ, essentiellement ce qu’il souhaite — la reconnaissance comme groupe parlementaire et les budgets considérables qui l’accompagne —, que les intérêts de la CAQ et de QS s’aligneront pour ne laisser au PQ (14,6 % du vote) que des miettes, et au parti d’Éric Duhaime (13 %), rien du tout.

Ce ne sera, évidemment, que le fruit du hasard.

 

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