Homo confort sort de sa zone

Pitous en poussettes, un symbole troublant de notre abonnement au confort... par procuration
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pitous en poussettes, un symbole troublant de notre abonnement au confort... par procuration

Réfugié climatique depuis un mois et demi, mon B dort sur un mince matelas gonflable dans le salon de son ami Sean. La fin de semaine dernière, il est venu s’installer chez moi à la campagne dans un vrai lit. Le confort de la couette et l’odeur de la tarte aux pommes aidant, il m’a demandé de revenir à la maison un mois ou deux, le temps que son appartement soit rénové à la suite des inondations du 13 septembre dernier, à Montréal.

- OK ! Mais à une condition : tu ne vas pas passer tes journées sur YouTube ; tu vas travailler aux sapins de Noël avec Jean-Pierre. Il va faire un homme des bois de toi.

Au téléphone, Jean-Pierre n’a pas exigé de C.V. ; il m’a seulement demandé si mon B était fait solide.

« Dix-neuf ans, 6 pieds 4, il chausse du 13 et porte du XL. Ça te va ? »

Lorsqu’il a rencontré mon grand lutin, l’homme des sapins a jaugé sa carrure avec un rictus d’admiration : « On peut dire qu’il a pas refoulé, c’ui-là ! » Mon doux géant commence à emballer les sapins lundi, frette, pas frette. Sa vie de moumoune urbaine est mise sur pause le temps de fredonner Le grand six pieds en chiquant du CBD et en buvant du thé noir iranien à la cardamome pour être de son temps.

– Je t’ai déjà dit que toute son adolescence, mon grand-père Alban dormait sur des lits en branches de sapin lorsqu’il allait bûcher dans les « campes » en Gaspésie ?

– Oui, maman… On n’est plus dans l’ancien temps !

Non, bien sûr. La seule mémoire que nous cultivions encore se trouve dans la mousse des matelas. Et notre dépendance aux spas à 35 Celsius alors qu’il fait -20 dehors frôle la bêtise, un autre mot pour « incohérence ». « On chauffe pas le Canada ! » aurait hurlé mon père.

Baisser le thermostat à la température de l’Élysée (19 °C) et covoiturer dans un tunnel est devenu un sujet de conversation, que dis-je, d’obsession nationale ! Les Français gueulent — c’est la fin de l’abondance, a décrété le président Macron —, les Montréalais paniquent. Touche pas à mon confort ! Et toute une génération qui a mangé ses croissants en premier risque de grimacer devant la galette de sarrasin. Elle devra s’endurcir la couenne face à un avenir marqué par les changements climatiques, économiques et structurels. Ils seront nombreux, si l’on se fie aux chamboulements que provoque 1,2 °C de plus au thermostat mondial. C’est l’été en novembre au Québec…

Je crois pour ma part que ce que nous sommes en train de vivre est plutôt de l’ordre d’une grande bascule ou d’un grand bouleversement

 

Chien sur roues

La semaine dernière, j’ai croisé un chien en poussette canine, bien emmitouflé, un symbole assez troublant (et croissant) de notre anthropomorphisme moderne. Je laisse ça aux psys, c’est du lourd.

J’ai aussi pesté contre un concert de souffleuses à feuilles, contre cette engeance maudite qui accote le marteau-piqueur en termes de pollution sonore, et que je dénonce depuis perpète au risque de passer pour une dangereuse freine-progrès et une mémère-le-râteau. Outremont les a bannies (à essence seulement). Ce sera long. J’ai le temps de devenir sourde.

La même semaine, j’ai vécu un moment d’anxiété catégorie sportive en regardant une benne à ordures avaler et broyer cinq-six chaises longues en plastique, encore en état, larguées pour on ne sait quel caprice devant un immeuble, sous l’oeil impavide des éboueurs. C’est sans compter les lumières de corridors des édifices résidentiels et commerciaux et le chauffage (ou la clim l’été) qui y fonctionnent 24 heures sur 24. Tout cela pour nous économiser un excès d’acide lactique dans le poignet, une luxation de l’imagination ou un frisson. On l’aura compris, l’effort n’est de mise que dans un marathon sur Instagram.

« La recherche de confort prévoit un processus d’hygiénisation et de stérilisation des espaces et des lieux. […] Elle se déroule toujours de façon prévisible, contrôlable et stable », écrit l’anthropologue culturel et politique Stefano Boni dans Homo confort. Dans cet essai, il dissèque notre seuil de tolérance à l’effort et à l’incertitude, qui s’est abaissé considérablement à cause de la technologie.

« Le terme Homo confort désigne cette forme d’humanité qui dispose de toutes sortes de moyens sophistiqués pour éviter de subir les contraintes et désagréments liés à la gestion laborieuse du monde organique, ajoute-t-il. Tout le monde ou presque apprécie le confort. […] Il s’agit plutôt d’examiner en profondeur les conséquences problématiques de l’hypertechnologie et les mystifications engendrées par son exaltation, que nous avons trop souvent et trop longtemps passées sous silence. »

La passivité persistante de la population tient aussi à la participation active de celle-ci à l’accroissement du confort, qui aboutit à une accoutu-mance rendant impensable toute solution alternative

 

Les conséquences de ce silence dans les sociétés riches font du Canada un champion des émissions de GES — plus de 15 tonnes/personne en 2019 —, devant les États-Unis, selon la Banque mondiale. Nous devrions en émettre 2 tonnes pour espérer un monde meilleur. Deux. L’Inde, le Brésil et le Costa Rica se qualifient. https://bit.ly/3ST897S

Atrophies multiples

 

Le confort, cet enfant chéri et insatiable du capitalisme, est un intouchable. Dans un document sur La vie après la croissance, l’écosociologue Alain Vézina écrivait en 2017 : « Certains historiens anticipent déjà que les humains du futur concluront que le capitalisme, inlassablement opportuniste et accumulateur, par le mode d’existence qu’il nous a séductivement proposé et que nous avons personnellement incorporé, a “ voulu” que nous choisissions une parenthèse historique immensément ludique mais mal distribuée d’environ 200 ans de “gloire”, directement liée à l’exploitation des énergies fossiles. »

Ne parlons même pas d’obsolescence programmée et de publicité ciblée pour nous faire désirer toujours plus. « L’insatisfaction vis-à-vis d’un certain confort inatteignable est le principal moteur qui nous pousse à augmenter nos efforts au travail », souligne Stefano Boni.

Le confort auquel nous souscrivons collectivement, ajoute-t-il, nous aura dépossédés des savoir-faire ancestraux, de nos cinq sens, de notre autonomie, de notre forme physique et mentale, tout en nous confinant à un individualisme malsain qui brise les liens communautaires. Sans parler des conséquences sur l’environnement. Et en regard des événements climatiques de plus en plus violents, soudains, dévastateurs et mortels, nous sommes des enfants trahis par une nature que nous avions cru pouvoir domestiquer.

Comme un chien dans une poussette… jusqu’à ce qu’il morde la main qui le dénature.

cherejoblo@ ledevoir.com

Joblog | Le dernier mot aux enfants

J’ai adoré le livre de Sarah Poulin-Chartrand Nos enfants auront le dernier mot, un « guide à l’intention des parents inquiets du monde de demain ».

Juste au mot « capitalisme », la journaliste, mère de trois enfants et travailleuse sociale, donne la parole à une prof de l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, Dalie Giroux, qui pense que nous en sommes venus collectivement à perdre tout savoir-faire. Les mots choisis parlent de notre époque : populisme, racisme, numérique, neurodiversité, masculinités, logement, liberté d’expression, grossophobie, démocratie, décroissance, etc.

Un bouquin qui aidera les parents à comprendre les nouvelles réalités et à y faire face de façon plus fluide.

Cette citation de l’humoriste Fred Dubé en exergue : « Le meilleur cadeau qu’on puisse faire à un enfant, c’est de lui offrir une cagoule, une brique pis un livre de Noam Chomsky pour qu’il sache où la lancer, sa brique ! »

https://bit.ly/3Ug7GhL

Aimé l’infographie du NY Times qui fait visualiser l’impact des changements climatiques dans le futur. « Envisioning life after climate change ». Un mot : glaçant. Un autre : révolution. « C’est un monde dans lequel tous nos systèmes d’énergie, de transports, d’industrie et d’infrastructures devront être refaits en quelques décennies », écrit Davis Wallace-Wells.

https://nyti.ms/3zD7Y9Y

Comme le notait notre ministre fédéral de l’Environnement, Steven Guilbeault, cette semaine : « Même les meilleurs à l’échelle internationale n’en font pas assez, et tout le monde doit en faire plus. Et ça inclut certainement le Québec et le Canada. » La COP27 débute le 7 novembre en Égypte.

Retrouvé cette vidéo de Claude Gauthier chantant Le grand six pieds avec sa veste à carreaux. « Et ces billots, je les ai coupés/à la sueur de mes deux pieds/dans la terre glaise ». Vintage. https://bit.ly/3FEHOYn

Découvert le tourisme du sommeil, une des conséquences de la pandémie. Des hôtels (de luxe) offrent des forfaits dodos-massage-coach à l’étranger. Tout confort !

https://cnn.it/3DXJZoF

Savouréplusieurs passages du livre posthume Le zen et l’art de sauver la planète, de Thich Nhat Hanh. Nous avons besoin d’un éveil collectif, pas seulement de changer nos (mauvaises) habitudes. « Je suis convaincu qu’on ne peut pas changer le monde tant qu’on n’est pas capable de changer sa façon de penser, sa conscience », écrit le moine bouddhiste. S’éveiller, c’est s’éveiller à la souffrance du monde et la beauté de la Terre. « L’éveil collectif est fait d’éveils individuels ». Un ouvrage essentiel à l’heure où chacun semble se camper davantage dans ses convictions, la colère et la peur de l’avenir et de l’Autre. Le moine y parle même de sa vie de novice, très joyeuse, dans un temple sans eau courante ni électricité… https://bit.ly/3zEmuhB



À voir en vidéo