Chambre à part

On raconte que lorsqu’en 1958, le chancelier allemand Adenauer fit une visite privée à Charles de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises, il arriva en retard. Le chauffeur de la Mercedes officielle s’était arrêté par erreur à Colombey-les-Belles, à une centaine de kilomètres de là. Ce qui n’empêcha pas ces deux fervents catholiques de nouer une relation profonde. On l’a oublié depuis, mais cette amitié était fondée sur l’idée d’une Europe de « civilisation chrétienne », pour reprendre les mots mêmes du chancelier.

De cette amitié nouvelle naîtra le 22 janvier 1963 le traité de l’Élysée, qui ouvrit la voie à l’intégration européenne. Un traité dans lequel à la dernière minute, l’Allemagne insérera un préambule affirmant la primauté de l’OTAN. Pour le plus grand désespoir du président français, qui souhaitait l’éloigner du parapluie américain. C’est néanmoins depuis cette époque que l’on parle du « couple franco-allemand ».

Soixante ans plus tard, l’expression apparaît pour le moins datée, pour ne pas dire anachronique. Ce qui n’empêche pas une partie de la presse européiste de la répéter à satiété, comme si depuis au moins une bonne décennie ce « couple » ne faisait pas chambre à part.

Mais il arrive que les guerres servent de révélateurs. Celle qui se poursuit en Ukraine aura fait éclater au grand jour ce qui se préparait depuis longtemps. Dans ce qui est censé être l’eldorado du libre marché, voilà en effet que l’Allemagne annonce de but en blanc sans prévenir personne des investissements de 200 milliards d’euros. Un projet clairement inflationniste destiné à atténuer les effets de la hausse des prix du gaz sur son industrie. Totalement « accro » au gaz, l’Allemagne persiste à refuser que Bruxelles en plafonne les prix, comme le propose la France, de peur que les marchés se détournent d’elle. Voilà donc Berlin accusé de privilégier ses intérêts nationaux au détriment de ses partenaires économiques.

Comme s’il avait déjà fait autre chose ! Lorsqu’en 2011, peu après la catastrophe de Fukushima, Angela Merkel choisit de sortir de l’énergie nucléaire, elle n’avait pas non plus consulté l’Élysée. Elle faisait pourtant voler en éclats toute perspective d’une politique énergétique européenne digne de ce nom. Même chose en 2015, lorsque sur un coup de tête, elle laissa entrer plus d’un million de migrants. Une décision qui, sous des airs humanitaires, permit à l’Allemagne de combler sa pénurie de main-d’oeuvre, alors que la France connaissait un chômage structurel et de graves problèmes d’immigration.

C’est exactement la même logique qui vient de guider la décision allemande de créer un bouclier aérien (avec du matériel israélien et américain) en collaboration avec 14 États européens aussi membres de l’OTAN. Mais un bouclier qui se fera sans la première puissance militaire du continent, la France ! Alors que tous les projets de défense franco-allemands stagnent, Berlin retourne le fer dans la plaie en utilisant les 100 milliards qu’elle consacrera à sa défense pour acheter des armes non pas européennes, c’est-à-dire françaises, mais américaines. Et cela, même si la France était l’an dernier le troisième exportateur d’armes du monde, devant la Chine. C’est à ce prix et en continuant plus que jamais à déléguer sa sécurité à l’OTAN que l’Allemagne entend consolider l’axe germano-américain et préserver sa position de pivot régional des États-Unis en Europe.

Le doux rêve (français !) d’une chimérique « défense européenne » a donc vécu ! Jamais les points de friction entre l’Allemagne et la France n’ont été aussi nombreux. Et pour cause. L’Allemagne fait aujourd’hui face à l’effondrement du modèle économique qui avait été élaboré sous Gerhard Schröder au tournant du millénaire. Ce modèle était fondé non pas sur le marché européen, que l’on considère comme une simple rente à Berlin, mais sur l’importation de gaz russe à prix modique et l’exportation de produits industriels vers la Chine. Or, ce modèle est aujourd’hui ébranlé tant par la suppression des approvisionnements venant de Russie que par la montée des tensions avec la Chine.

« Jadis, le coeur de l’Occident chrétien battait entre la Loire et la Weser », disait Adenauer avec un brin de nostalgie. Ses successeurs, eux, regardent vers le levant. Le chancelier Scholz ne s’en est pas caché à Prague le 20 août dernier, en déclarant que « le centre de l’Europe se déplacera vers l’est ». Bref, qu’il s’éloignera de la France. C’est ainsi que l’Allemagne protège et agrandit son hinterland, cette zone de sous-traitance essentielle à son modèle économique et dont pourrait bientôt faire partie l’Ukraine, le Monténégro, le Kosovo et même l’Albanie.

Au fond, l’idée du « couple franco-allemand » est l’équivalent en Europe de la bonne vieille thèse des « deux nations » au Canada. La première n’a pas plus d’existence réelle à Berlin que la seconde n’en a eu à Ottawa. Il aura fallu la guerre en Ukraine pour le révéler au grand jour. Le vieux Bismarck, lui, n’avait pas ces pudeurs de gazelle. Il disait simplement que « qui parle d’Europe ment ». L’histoire récente a tendance à lui donner raison.

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