L’histoire intégrante

Avec l’enseignement de la langue maternelle, celui de l’histoire nationale devrait être au coeur de tout système éducatif soucieux du bien-être des élèves et de l’avenir de la société. Ce qui fait notre identité, individuelle ou collective, c’est notre histoire, qu’on en soit conscient ou non. Mes valeurs et mes convictions d’aujourd’hui sont le fruit de mon parcours. On dit parfois d’une personne souffrant d’alzheimer qu’elle n’est plus elle-même parce qu’elle ne se souvient pas de son passé. Les nations n’échappent pas au phénomène. Ignorantes de leur passé, elles deviennent privées de cohérence et perdent leur boussole.

Mettre l’histoire au coeur du projet éducatif est donc une nécessité pour contrer l’anomie collective, qui entraîne des tensions sociales et des dépressions individuelles. Or, notre histoire, ce sont des faits, bien sûr, mais aussi une mise en récit. Comment faut-il procéder pour respecter à la fois le devoir de vérité et le besoin de cohérence ?

Gérard Bouchard a souvent des perspectives très originales sur l’histoire québécoise. Depuis plus de 20 ans, il s’efforce de définir un modèle interculturaliste qui permettrait d’intégrer dans le récit québécois « la diversité associée aux minorités sans vider de sa substance la mémoire de la majorité ».

Pour l’histoire nationale et son enseignement, ce « défi de la diversité » est incontournable. Le nouveau pluralisme qui caractérise la société québécoise est là pour de bon, et tous les jeunes Québécois, sans exception, doivent pouvoir se reconnaître dans l’histoire qu’on leur présente et dire « nous autres » en parlant du Québec.

Pour réaliser cette mission d’aménagement de la diversité ethnoculturelle dans le respect des « fondements symboliques » de la société d’accueil, trois procédés s’offrent à l’écriture et à l’enseignement de l’histoire, écrit Bouchard dans sa contribution à l’ouvrage collectif Tensions dans l’enseignement de l’histoire nationale et des sciences sociales (Septentrion, 2022), sous la direction de Marie-Claude Larouche, Félix Bouvier et Pierre-Luc Fillion.

Le premier, celui de la « mosaïque des mémoires », consiste à faire une place à tous les groupes ethnoculturels en juxtaposant leurs récits sous la forme du collage. Bouchard rejette ce modèle, impropre « à former un véritable “nous” et à produire une image intégrée de la nation ».

Le deuxième procédé, celui de « l’histoire-contribution », consiste à faire une place aux minorités dans la trame nationale en reconnaissant leur contribution dans notre histoire. Parce qu’elle « reproduit le modèle des silos en invitant à traiter séparément les composantes de la nation », Bouchard ne la retient pas non plus.

Avec sa proposition d’une « histoire intégrante », Bouchard veut faire mieux, c’est-à-dire penser une histoire « qui intègre en toute équité les mémoires minoritaires tout en préservant l’essentiel du passé majoritaire ». Le procédé consiste à partir des « valeurs célébrées dans la société » actuelle, c’est-à-dire celles qu’on retrouve dans nos lois et chartes, comme la liberté, l’égalité, la démocratie, la laïcité et la langue française, et d’autres valeurs communes plus informelles, comme l’entraide, le souci de l’environnement et le respect des aînés. Ces valeurs, au Québec, sont partagées par la grande majorité — bien que le statut du français et le modèle de laïcité fassent toujours débat — et sont donc rassembleuses.

Avec ces valeurs comme boussole, on plonge ensuite dans l’histoire d’ici pour « faire l’archéologie de cet héritage » en le faisant revivre. On peut ainsi retracer, dans le passé, les luttes pour la reconnaissance des droits des francophones, des Autochtones et des immigrants, l’union des travailleurs pour la justice sociale, l’engagement pour l’égalité hommes-femmes, pour la démocratie, etc. On doit aussi retracer les moments de cette histoire où ces valeurs ont été bafouées.

Par l’histoire intégrante, explique Gérard Bouchard, on met en lumière le processus québécois d’appropriation des valeurs universelles, mais aussi le « travail d’universalisation des valeurs singulières » — on peut penser au statut du français — qui caractérise notre aventure collective.

L’histoire qui en résulte est bien notre histoire nationale, mais prend des accents universels rassembleurs. En liant directement le présent au passé, elle donne une vibration affective à la découverte du parcours de la nation. Dans « L’héroïsme des humbles », une tribune parue dans La Presse en 2018, Bouchard racontait avec émotion l’histoire épique du peuplement du Saguenay par des colons québécois aux allures de migrants. Ça donne une idée de ce à quoi pourrait ressembler son histoire intégrante.

Bouchard annonce qu’il précisera son projet dans Pour l’histoire nationale, un essai à paraître bientôt aux éditions Boréal. J’ai hâte de lire ça.

À voir en vidéo