Le blues de Mireille Dansereau

Mercredi étaient dévoilés les lauréats des Prix du Québec 2022, qui seront remis le 30 novembre. Le prix Albert-Tessier, dévolu au cinéma, échoit à Mireille Dansereau, qui aurait dû recevoir ce laurier bien en amont. Une vraie pionnière ! On lui devait en 1972 dans sa vingtaine La vie rêvée, premier long métrage de fiction réalisée par une femme au Québec. Beau film, qui plus est, creusant avec son duo de jeunes filles en fleurs un sillon encore peu traité au grand écran. Celui de l’imaginaire féminin façonné par la vaine quête du prince charmant. À l’heure où les femmes commençaient à se libérer des vieux carcans, ces images mentales ancrées dans l’inconscient collectif — toujours flottantes un demi-siècle plus tard — semblaient déjà bien lourdes. Elle a abordé l’identité des femmes et le père absent avant tout le monde. « J’ai essayé d’envoyer la féminité dans une autre dimension », me dit-elle. Mireille Dansereau lançait sur l’arène sociale de nouveaux modèles du couple, de la maternité, de la création et de la réussite.

Au bout du fil, la cinéaste soupire, affirmant s’être battue au long de sa carrière pour une reconnaissance pas trop au rendez-vous. Jeune, elle s’émerveillait devant À tout prendre, le merveilleux film de Claude Jutra, et savourait les pages de L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme, pur chant de liberté. Après une longue pratique de la danse classique, moderne et jazz, son amour des images l’a jetée dans les bras du septième art, autre école de rythme, de discipline et de sensibilité.

Au départ, son court métrage Moi, un jour, présenté à Expo 67, sur une fille qui écorchait père et mère, lui avait servi de carte de visite pour son admission au Royal College of Art de Londres. Son film de fin d’études, Compromise, avec Tony Scott à la direction photo, allait lui valoir le grand prix deux ans plus tard. Elle rêvait de tourner chez elle en français malgré des propositions britanniques. D’où cette Vie rêvée, jetée comme une ancre de retour au pays, passée trop vite, en avance sur son temps.

La cinéaste de L’arrache-coeur et de Sourd dans la ville, d’après le roman de Marie-Claire Blais, s’est vu refuser au fil des ans divers projets de longs métrages, dont Les yeux fermés, avec Michèle Cournoyer, sur les fantasmes féminins, et Une femme intelligente. « Ça existe ? » lui avait lancé un joyeux drille.

Elle était isolée dans un monde d’hommes, issue à Montréal d’un milieu bourgeois, mauvais passeport au cours des marxisantes années 1970. « Pourtant mon père avait tout perdu. C’est grâce à une bourse que j’ai pu étudier à Londres. »

Mireille Dansereau aura tâté du documentaire, dont les percutants J’me marie, j’me marie pas et Forum, sur la place de l’artiste en société, et versé également dans les essais cinématographiques mêlés de fantaisie, d’images d’archives et d’animation. La cinéaste avait abordé en éclaireuse les lancinants thèmes de la condition autochtone, du suicide et de l’immigration. Mais à l’heure de se pencher sur sa filmographie, 27 films plus tard, elle lance : « Sans le milieu anglophone, où je me sentais bien accueillie, je n’aurais pas existé comme cinéaste au Québec. » Terrible constat ! Les critiques masculins étrillaient ses oeuvres fines. « On a peur de voir son prochain long métrage », écrivait l’un d’eux.

Aujourd’hui, la dame qui n’était pas parvenue à se faire embaucher comme permanente à l’ONF revient sur son parcours en dents de scie : « J’ai dû beaucoup me produire moi-même. Sinon, les hommes comme les femmes voulaient changer ce que j’écrivais pour rendre les scénarios plus commerciaux. Faire des compromis, pas question ! » Guère rassurée sur ses pattes, une tête de cochon en guise de paratonnerre, se mettant en danger constamment, elle s’est toujours sentie rejetée par ses pairs : « Même ma candidature pour ce Prix du Québec a été proposée par une personne hors du milieu du cinéma. »

La Cinémathèque québécoise a consacré à Mireille Dansereau une rétrospective en 2012. Reste que son titre de première réalisatrice d’un long métrage de fiction au Québec lui aura été longtemps dénié, au profit… d’un documentaire d’Anne Claire Poirier.

Puis, en 2021, lors d’une fête pour l’ONF à L’Isle-aux-Coudres, se sentant exclue de l’assemblée depuis des lunes, elle a fait un infarctus dû au stress. « Ils appellent ça le syndrome du coeur brisé », murmure-t-elle. Mireille Dansereau a remonté la pente.

La cinéaste se prépare à travailler avec Charles André Coderre sur un spectacle à La Chapelle nourri de ses documents d’archives. Son Arrache-coeur (introuvable) va être restauré. Mais sans producteur, difficile de réaliser enfin Une femme intelligente.

Résonne en moi sa phrase poignante : « Je ne suis pas allée jusqu’au bout. » Son blues féminin vient de si loin. Comment ne pas vouloir en partager l’écho ?

À voir en vidéo