La mangeoire

Ce sont deux gars d’Ottawa. Ils travaillent depuis la maison. Ils ne sont des experts en rien. Selon les besoins de leurs clients, ils téléphonent tout bonnement à des sous-traitants.

Le gouvernement voulait une application capable de surveiller les passages aux frontières. Sans rien toucher eux-mêmes, ils l’ont fait concevoir. Le public connaît l’application sous son nom : ArriveCAN.

Les coûts facturés au gouvernement par les différents bureaux privés impliqués dans ArriveCAN ont été, à ce jour, d’environ 54 millions de dollars. Tout avait pourtant débuté par un projet évalué d’abord à 80 000 $…

Est-il loisible de croire que l’État aurait été mieux avisé de produire lui-même, à l’interne, une chose aussi simple ? Cette sous-traitance débridée révèle parfaitement les bien maigres moyens accordés à l’État ces dernières années. À force de se voir charcuter, l’État a fini par s’affranchir des moyens de bien s’assurer de sa responsabilité première : le service public.

Il s’en trouve, dans l’opposition, pour accuser à raison la gestion du gouvernement Trudeau. Encore faut-il trouver à regarder plus loin que le bout de son nez. Ce n’est tout de même pas comme si, chez les conservateurs en particulier, l’appareil d’État n’avait pas déjà été piétiné aussi à qui mieux mieux, avec promesse de faire encore mieux dans cette même direction à la première occasion. Cette guerre généralisée livrée contre les services publics traduit l’étrange mépris des grands partis d’aujourd’hui pour la défense des institutions garantes de l’intérêt commun.

Du côté du Québec, la situation n’est pas plus reluisante. Sous le ministère d’Éric Caire par exemple, l’autonomie de l’État en matière informatique a continué de se dégrader. En 2018, à l’accession au pouvoir du national-conservatisme de la CAQ, environ 28 % des fonctions nécessaires à la bonne marche de l’appareil d’État étaient assurées à l’externe. Le Journal de Montréal rapporte que ce sont désormais près de 33 % de toutes les opérations qui sont externalisées. Dans des ministères majeurs, comme celui de la Justice et des Transports, les fonctions confiées en externe sont de l’ordre de 45 à 50 %. Pour l’autonomie et l’indépendance, prière de repasser !

Le ministre Caire, l’homme qui affirme être prêt à se battre jusqu’à « sa dernière goutte de sang » pour défendre le troisième lien, laisse l’État exsangue. Il avait pourtant répété, au temps où il siégeait dans l’opposition, que les ressources à l’externe étaient beaucoup trop importantes. Sous sa gouverne, les choses se sont tout bonnement aggravées. Plus de 1100 postes à pouvoir continuent d’être vacants.

Depuis quarante ans, l’État est resté pendu tête à l’envers, soumis à la boucherie des grands couteaux néolibéraux. Sa carcasse prend désormais l’allure d’une mangeoire où viennent becter tous les gros oiseaux du privé.

Ainsi a-t-on mieux compris, ces jours derniers, que ce n’est pas seulement pour la gestion de la pandémie que le gouvernement a fait appel à la multinationale américaine McKinsey. Hydro-Québec, rapporte l’excellent journaliste Thomas Gerbet, a fait aussi appel à elle pour obtenir des conseils sur la gestion de ses barrages. La société d’État dispose pourtant de ses propres analystes, réputés compter parmi les meilleurs. Ce sont tout de même 38 millions de dollars qui sont partis chez McKinsey depuis 2016. En certains cas, ces contrats ont été accordés à McKinsey sans appel d’offres, comme ce fut le cas aussi, par le passé, à la Caisse de dépôt.

Ces millions accordés à McKinsey, rétorque Hydro-Québec, ne sont que des grenailles par rapport à son budget de fonctionnement. La société d’État est-elle au courant que de telles grenailles, arrachées au domaine public, pourraient fort bien être appréciées ailleurs, par exemple dans le réseau de l’éducation ?

Deux reporters du New York Times viennent de consacrer une longue enquête à McKinsey. Dans leur livre, When McKinsey Comes to Town, ils rappellent le tableau de chasse de cette firme d’experts en expertises. Il y est question de sa façon de repérer et d’encourager des médecins enclins à gonfler les bénéfices de l’industrie pharmaceutique. Il est aussi fait état des engagements de McKinsey auprès de gouvernements autocratiques, puis de ses conseils généreux prodigués aux cigarettiers, du rôle encore qu’elle a joué, à la frontière américaine, dans la mise en place de mesures de séparation des familles immigrantes.

Les conseils de McKinsey, constatent encore les deux journalistes, suivent la ligne dure d’un libéralisme promu par l’idéologue Milton Friedman, tout en se défendant d’agir de façon socialement irresponsable. Sur le front de l’emploi, soutiennent les deux reporters, il y a une possibilité réelle pour que McKinsey « soit un plus grand légitimateur de licenciements massifs que n’importe qui, n’importe où et n’importe quand dans l’histoire moderne ». Dans The Atlantic, un professeur de Yale, Daniel Markovits, s’est d’ailleurs employé à démontrer comment les approches de McKinsey avaient pour conséquence de détruire la classe moyenne et d’augmenter le fossé entre riches et pauvres.

Puisque l’entreprise n’identifie pas ses clients ni ne divulgue les conseils qu’elle donne, les gens ignorent, le plus souvent, la lourde influence de McKinsey sur les conditions sociales qui sont les leurs. Pourtant, un peu partout dans le monde, McKinsey impose ses vues sur les soins en santé, sur la structure du système d’éducation et sur la gestion de l’énergie. En Ontario, cette province que François Legault suit comme l’étoile Polaire, McKinsey a été appelée en renfort par Doug Ford à l’heure de la privatisation croissante du système d’éducation.

Il est vrai que McKinsey sait recruter des personnalités capables de faire miroiter ses approches de carnivores. Qui se souvient que Dominique Anglade a travaillé durant des années pour McKinsey, avant de devenir la présidente de la CAQ, puis de passer à la tête du Parti libéral ?

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