Bienvenue à bord, M. Drainville

Félicitations ! Vous voici donc ministre de l’Éducation. Je suis certain que vous conviendrez avec moi que l’éducation est une des plus essentielles institutions de notre société et que le poste que vous occupez est donc d’une importance impossible à minorer. On vous a beaucoup parlé, dans les médias, des grands problèmes auxquels vous (et nous tous aussi, par le fait même…) serez confronté. Les gens du ministère vous en parleront sans aucun doute aussi. Tout cela est bien connu et j’irai donc très vite, sans pouvoir tout énumérer. Car ce dont je veux surtout vous parler est ce que j’appellerais les problèmes des problèmes. Pour finir, j’aimerais vous suggérer une manière de les affronter, et peut-être même de les résoudre.

Commençons par un vrai drame : on manque d’enseignantes et d’enseignants. C’est, entre autres, parce qu’on n’en forme pas assez, mais aussi qu’un trop grand nombre abandonne la formation et que plusieurs quittent la profession après quelques années seulement.

Côté architecture et bâtiments, on dit que jusqu’à six écoles sur dix seraient en mauvais état, aux prises notamment avec des cas de délabrement, de moisissure et de la mauvaise ventilation.

Pire encore : notre système scolaire, né dans les années 1960 d’une volonté de démocratiser l’accès à l’éducation et de favoriser l’égalité des chances, est profondément inégal et fonctionne à trois vitesses : le privé, le public avec programmes particuliers et le public tout court. Les derniers résultats des examens ministériels montrent même que l’écart se creuse entre le public et le privé.

Je passe vite sur les échecs de futurs enseignants au test de français et sur les données relatives à l’analphabétisme, mais nous savons tous que tout cela est préoccupant. Il y a aussi le fait qu’on ne semble pas en mesure d’assurer les services dont ont besoin tous les élèves en difficulté d’apprentissage et d’adaptation, problèmes que la pandémie et l’enseignement à distance ont probablement exacerbés.

Il y en a d’autres. Mais j’en viens à l’essentiel.

Les problèmes des problèmes

 

Pour bien me faire comprendre, permettez que j’aie recours à une analogie. Supposons que je vous souhaite la bienvenue à bord du navire éducation et que je vous informe que le bateau prend l’eau et que nous devrions d’urgence réparer une grave avarie.

Aussitôt, des voix s’élèvent.

Ce n’est pas une avarie, disent les concepteurs du navire, juste un petit problème insignifiant — et certains assurent même que le navire est en parfait état et qu’il faut continuer d’avancer.

C’est bien une avarie, disent des mécaniciens et des passagers, bien plus grave encore que ce qu’on vous a laissé croire.

D’autres assurent que parler de cette avarie nous masque le problème réel et bien plus grave, qui est ailleurs, notamment dans le non-respect des nouvelles règles du tourisme actuellement à la mode.

Au loin, par-dessus toutes ces voix, on entend même des passagers clandestins qui assurent que, de toute façon, ce n’est pas sur un navire qu’on vogue.

C’est un peu ce que vous allez découvrir en éducation, milieu traversé par de profonds désaccords sur l’état des choses, sur les moyens à privilégier pour résoudre les problèmes relevés, mais aussi, et pour empirer encore la situation, sur les finalités du système. Cette fois, on est même en désaccord sur la destination du navire, si du moins navire il y a.

Ces profondes querelles, où se conjuguent souvent idéologie et intérêts économiques, rendent très difficile de s’entendre, tant sur l’état de la situation que sur les fins à poursuivre.

Voici des exemples, à propos de sujets dont je parlais plus haut.

On aimerait connaître les raisons de l’abandon des études ou de la profession, et pouvoir juger de la qualité de la formation offerte. Bonne chance ! Vous aurez d’un côté des gens réclamant avec force qu’on abolisse les facultés d’éducation pour les remplacer par des instituts nationaux de formation des maîtres, et de l’autre des gens qui rejettent cette idée avec autant de force.

Certains assureront qu’il est faux de parler d’école à trois vitesses. Ou alors que c’est bien le cas, mais que c’est une excellente chose.

Certains mettront en doute le fait qu’on puisse établir un portrait objectif de la situation et rejetteront l’idée même de données probantes et d’un suivi rigoureux de ce qu’on a mis en place, que d’autres défendent comme nécessaires.

Vous avez deviné. Agir, autrement que pour faire des interventions ponctuelles et mineures, est dans un tel contexte extrêmement difficile.

 

Pour cela, il faudrait un portrait le plus objectif possible de la situation et savoir quel est le large consensus social sur les finalités de l’éducation.

Il n’y a selon moi qu’une manière de procéder pour satisfaire ces deux incontournables exigences : lancer une vaste consultation sur l’éducation, comme on l’a si bien fait dans les années 1960.

Vous le savez peut-être : je défends cette idée depuis des années et appelle cette consultation une commission Parent 2.0.

Je me suis récemment réjoui que le grand Guy Rocher, membre de la commission Parent, ait défendu la même idée. Je le cite : « Je crois que ce serait le moment de faire une autre commission Parent. On fait de la recherche dans plusieurs endroits comme au Conseil supérieur de l’éducation, malheureusement pas assez connu, mais il n’y a pas de lieu où toutes ces connaissances sont ramassées, synthétisées. Il faut consulter beaucoup de monde et dans toutes les régions du Québec ; tenir des séances, recevoir des mémoires. Ça provoquera un bouillonnement dans la société, comme celui qui avait beaucoup alimenté la commission Parent. Mais il faudra laisser à cette deuxième commission le temps de travailler. »

M. Drainville, aimeriez-vous laisser un précieux héritage au Québec en éducation ?

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