Octobre sportif

C’est l’apogée de l’offre sportive. Le hockey et le basket ont pris leur envol, le blitzkrieg hebdomadaire de la NFL a atteint sa vitesse de croisière pendant que, au nord de la frontière, nos Alouettes sont assurées de faire les séries avec une fiche perdante (8-9 au moment où on se parle), la Série mondiale commençait vendredi et, pas plus tard que dimanche passé, il se jouait du soccer éliminatoire au stade Saputo.

Octobre, ses ors, ses mordorures. Ne sachant plus où donner de la tête, j’ai envie de me couler dans le doux vent de nostalgie de cette saison qui « m’emporte / deçà, delà / pareil à la / feuille morte ». On parlera une autre fois des états d’âme de Drouin, de l’indécente non-retraite d’un certain cerbère qui en est rendu à invoquer un miracle — et pourquoi pas les saints martyrs canadiens ? — pour s’excuser de continuer à encaisser son juteux chèque de paie, et du bilan carbone de la Coupe du monde qui pointe à l’horizon torride du Qatar.

La Série mondiale de baseball réveille en moi, je l’avoue, le distant amateur de balle qui sommeille, bien assis sur ses souvenirs. Je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour revoir Kirk Gibson clopiner autour du losange après son dramatique coup de circuit de 1988 contre Dennis Eckersley et les A’s en fin de neuvième manche. Le vieux guerrier s’était présenté à la plaque avec des blessures aux deux jambes. Jamais l’expression « frappeur d’urgence » n’a paru si appropriée…

Ô nostalgie… Pouvez-vous croire qu’il y eut une époque d’avant le sport-showbiz où des parties de baseball occupaient la case horaire des après-midi de semaine ? À l’université, pas le choix, il fallait foxer des cours pour suivre la chevauchée automnale des Expos de Larry Parrish et compagnie jusqu’à leur méchante débarque du 19 octobre, à un lancer de l’explication suprême.

Lors de la Série mondiale de 1970, tous les matchs étaient programmés en après-midi. Ce fut d’ailleurs la dernière fois. On ignorait aussi les journées de repos entre les affrontements. La Série de 1970 fut l’affaire de six petites journées, du samedi au jeudi. Le 10 octobre, au Riverfront Stadium de Cincinnati, pour la première fois, un match de championnat était disputé sur du gazon artificiel. Autre première de cette finale : un arbitre afro-américain. Vous me direz que les Québécois avaient alors bien d’autres chats à fouetter et vous aurez raison.

La Série oppose les Reds aux Orioles de Baltimore. Les premiers peuvent compter sur un nouveau gérant, Sparky Anderson, et un noyau de joueurs prometteurs qui portent des noms comme Johnny Bench, Pete Rose et Tony Perez : le futur coeur de la « Big Red Machine » du mitan de la décennie. Les Orioles s’appuient eux-mêmes sur une poignée de membres en devenir du Temple de la renommée : Jim Palmer, Brooks Robinson et son homonyme Frank, sans oublier le coach Earl Weaver. Lorsque la Série se transporte à Baltimore, le 13 octobre, les Orioles mènent par deux victoires à zéro.

À Montréal, ce même jour, un dénommé Paul Rose, soupçonné d’enlèvement et de séquestration, a été pris en filature par la police. Un peu avant que ne retentisse, à 800 kilomètres de là, le traditionnel « Play ball ! », Rose se réfugie chez des amis et sympathisants à la cause, les Venne, rue Saint-Alexandre, à Longueuil. Pendant que, autour du bungalow, se resserrent les mailles du filet policier, il allume la télé et passe l’après-midi devant la partie de baseball.

Dans le célèbre rapport du commissaire Duchaîne sur les événements d’Octobre, on voit Paul Rose, rendu au soir, se jouer de la surveillance policière en montant tout bonnement dans l’auto de ses hôtes après avoir modifié son apparence. Mais les rapports de filature qui concernent cette opération, obtenus de la Sûreté du Québec grâce à l’intervention de la Commission d’accès à l’information, racontent une autre histoire.

Il faut savoir que Rose, après avoir vu les Orioles écraser les Reds par un score de 9 à 3, a changé sa physionomie, entre autres, en se rasant le dessus de la tête. Deux témoins qui allaient le croiser au cours de l’automne ont parlé d’un crâne « tonsuré ».

Intéressant, donc, de noter qu’un des sept agents qui étaient de faction ce soir-là a vu sortir de chez les Venne, à 21 h 05, un « UM » (pour unidentified male) et une « UF » qui ont « [pris] la direction SUD à pied ». Il décrit cet UM en ces termes : « habit gris, chauve, […], 35-40 ans ».

Et comme M. Venne, sur un dessin judiciaire de cette époque, semble avoir tous ses cheveux, ma conclusion est la suivante : il n’y a rien comme des coups de brique dans la figure pour vous vieillir de quelques années, et c’est en piéton que Paul Rose, couronné de sa fausse calvitie, a marché vers son destin. Quant à la description de l’UF (« 35 ans, cheveux bruns foncé [sic] »), elle pourrait convenir à Mme Venne.

Le « tour de machine » de cette bonne famille québécoise était manifestement une feinte destinée à brouiller les pistes.

Et si Rose, ensuite, a réellement réussi à déjouer les huit autres agents répartis dans quatre voitures qui étaient chargés, dixit le rapport, « [d’assister] dans les vérifications des UM sortant du __* Saint-Alexandre », alors il m’impressionne presque autant que Dave McNally, devenu, ce jour-là au Maryland, le seul lanceur à avoir jamais frappé un grand chelem en Série mondiale.

Deux jours plus tard, les Orioles démolissaient encore les Reds 9 à 3 et remportaient la Série, pendant que l’armée canadienne roulait sur le Québec. Le reste appartient à l’histoire.

* Le passage est caviardé
dans le rapport.

 

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