La riposte de la vieille (jeune) fille

Être en couple, c’est aussi recevoir une validation sociale, «une forme de méritocratie physique».
Photo: Getty Images/iStockphoto Être en couple, c’est aussi recevoir une validation sociale, «une forme de méritocratie physique».

Ça se veut une proposition rafraîchissante, pas un sacerdoce ou un sermon. « Comment passe-t-on d’une vie obsédée par l’amour à une vie qui n’y accorde que peu d’attention ? » demande Marie Kock dans Vieille fille. Son essai-récit très actuel, malgré le titre décati (et ironique), nous propose de voir la femme célibataire par choix, sans mec et sans enfant, comme la véritable figure de proue d’une liberté toujours à défendre, à reconquérir ou à expliquer. Un espace où lover son identité propre plutôt que de consacrer sa vie au service des autres, au risque de s’éteindre, de devenir une Germaine frustrée ou une Line-la-pas-fine.

Toute une conjoncture sociale émerge en ce moment qui précipite cette posture pas si neuve, mais jugée comme l’état « par dépit » plutôt que « par défaut ». Il n’y a qu’à revoir Les filles de Caleb — je me régale une troisième fois en notant le discours des femmes entre elles — pour constater que certaines, comme Berthe, la meilleure amie d’Émilie Bordeleau, choisissaient le couvent pour échapper à une vie d’esclavage auprès d’un homme, fût-il Roy Dupuis. « Comme si le grand prix du jeu amoureux était de convertir le sauvage en paix domestique », écrit Marie Kock. Elle cite Duras : « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. » En effet…

Pour Marie Kock, l’éponge fut jetée à 37 ans (elle a la mi-quarantaine aujourd’hui), la décision prise de retirer ses billes du jeu, sans aigreur. Elle n’est pas la seule. Le mouvement #MeToo, le virage conservateur dont la famille est l’un des piliers solides, la montée de la droite en Occident, le recul du droit des femmes sur leur propre corps (avortement), l’éducation et les réseaux sociaux fournissent aux femmes l’occasion de se questionner sur leur rôle, celui qu’on leur impose, inconsciemment ou pas, celui qu’elles souhaitent revêtir et les sacrifices attendus. On sous-estime toujours ceux-ci, au nom de l’Amour. Le sacrifice est moins enviable depuis qu’on a débarqué le Christ de sa croix.

La vieille fille peut dire à peu près ce qu’elle veut (parce qu’on ne l’écoute pas)

 

On peut aussi s’abîmer devant un épisode d’OD, plonger dans le vide le plus abyssal de la séduction, avant de songer à la stérilisation de l’espèce. Moi, ça me donne envie de me cloîtrer comme les béguines au Moyen Âge, ces communautés de femmes qui souhaitaient échapper au mariage et à la maternité et qui se consacraient plutôt aux malades et aux pauvres. Certaines furent exécutées, pour finalement être interdites au XIVe siècle, raconte l’essayiste. C’est dire comme la chasteté dérange lorsqu’elle ne se place pas sous l’autorité de l’Église.

Seule, mais pas toute seule

 

D’ailleurs, Marie Kock n’a pas choisi de ne plus fréquenter des hommes, « mais pas la bague au doigt, juste un fil de soie », comme chantait Jeanne Moreau. Simplement, les frôler de plus loin et ne plus s’inscrire dans une démarche conjugale après un dégrisement volontaire où la recherche de l’Autre n’est plus centrale.

Les hommes observaient sa décision avec circonspection, car, selon elle, « moins épuisés sentimentalement, physiquement et psychiquement ». Mais les femmes mariées, mères, au détour des confidences, se mettaient à lui raconter leurs regrets, leur aliénation, leurs désenchantements, comme si cette « vieille-jeune fille » devenait un témoin hors jeu.

« Il n’existe pas d’organisation, de réseau, de mouvement de vieilles filles. Elles ne peuvent donc pas exister comme force politique et leurs discours ne peuvent accéder à aucune forme de pouvoir. » Marie Kock souhaite que sa parole singulière « pourra trouver un écho chez celles qui se sentent à l’étroit dans la vie qu’on leur a toujours présentée comme normale ».

Il ne faut pas sous-estimer nos conditionnements ataviques. Être en couple, c’est aussi recevoir une validation sociale, « une forme de méritocratie physique ». S’épuiser à conserver une silhouette canon à coups de cardio-poussette et s’écarteler entre la « carrière », la famille, le couple et la vie sociale, sans oublier le yoga du mercredi et, pourquoi pas, le chalet, c’est un aller simple vers bien des désillusions. Il n’y a qu’à visionner quelques épisodes de la désopilante télésérie Mères au travail pour s’en convaincre. Tenter de tout faire en même temps est un passeport pour la névrose, le burn-out ou l’alcoolisme.

L’anarchie au sein de l’amour

« Nous avons appris à aimer les hommes comme on aime les enfants. À dépenser tellement d’énergie et de savoir-faire mental et émotionnel pour les cajoler, les encourager, les aimer, quelle que soit la dureté du régime auquel nous acceptons de nous soumettre pour vivre avec eux, écrit Kock. À trouver de la beauté et de la joie dans l’asservissement, de la fierté dans l’épanouissement d’une autre personne que nous-même. »

C’est dans l’anarchisme que Marie Kock trouve ses modèles, qui ressemblent à Voltairine de Cleyre ou à l’aventurière Alexandra David-Néel et l’écrivaine Virginia Woolf.

Sans parler de la sexualité dans un cadre conjugal, vouée à perpétuer une pensée conservatrice « puisque le but n’est pas de saccager tout ce qu’on s’efforce de construire ».

Balzac, ce féministe avant l’heure que je relisais cet été, a écrit La vieille fille en 1836. Il a aussi prévenu les candidates au mariage dans La femme de trente ans de s’attendre à bien des déconvenues qui conduisent à l’infidélité. « Hé bien, le mariage, tel qu’il se pratique aujourd’hui, me semble une prostitution légale », fait-il dire à sa marquise désenchantée.

Marie Kock estime de son côté que le mariage (ou toute forme de couple), c’est du travail.

À qui pouvait-elle dire : Je souffre ! Ses larmes auraient offensé son mari, cause première de la catastrophe. Les lois, les moeurs proscrivaient ses plaintes.

 

« Plutôt que de remettre en cause le modèle, on cherche à tout prix des arrangements, des compromis, pour le maintenir. En cela, le couple et la famille suivent le modèle du libéralisme et du capitalisme et adoptent le même vocabulaire de la méritocratie, de la consommation, de la croissance et de la prospérité. »

Restons dans la garantie prolongée : si on vous vendait une auto qui a 50 % de risques de se déglinguer avant cinq ans et 80 % de chances de faire teuf-teuf même si elle avance encore, l’achèteriez-vous ? Et fermeriez-vous les yeux au volant ?

 

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | Qui croit encore au couple ?

Une heure de radio avec la sociologue Irène Théry et la productrice Adila Bennedjaï-Zou sur cette question devenue moins évidente qu’autrefois : « Qui croit encore au couple ? » Cette conversation sur le célibat et la conjugalité, sur l’amitié aussi, est bien contemporaine. Beaucoup de femmes après 40 ans disent : l’amour, oui, le quotidien, non. Et pour certaines, ce sera l’amitié ou l’amant seulement. Les femmes remettent en question la charge domestique, la charge mentale et la charge émotionnelle, sans compter la charge sexuelle lorsque le désir n’est plus tout à fait au rendez-vous et qu’il faut se comparer aux moyennes hebdomadaires. bit.ly/3DzoutT

Suggéré à une jeune amie de visionner Les filles de Caleb. Je redécouvre à travers mes
arrière-grands-mères (fin XIXe siècle) leur discours, leur prison, leur résignation, leur misère, le peu de choix qui s’offraient à elles. L’épisode où Émilie donne un cours de préparation au mariage est éloquent : vous vous mariez ou vous entrez dans l’Église. J’ai revu l’épisode du blackface sur Tou.tv (on l’a conservé), mais j’avais surtout peur qu’on retire celui de la plus belle scène érotique de la télé québécoise, lorsque l’étalon d’Ovila « sert » la jument de Caleb sous l’oeil d’Ovila et d’Émilie. Quelle métaphore. Sur Netflix ou Tou.tv Extra. ici.tou.tv

Adoré la série canadienne Mères au travail. Ces femmes ont tous les choix. Et pourtant. Même sur le ton de la comédie, ces professionnelles ont un gamin pendu aux mamelles (ou un tire-lait) et réalisent l’injustice du grand jeu professionnel et personnel. Six saisons sur Netflix ou CBC. À écouter avant plutôt qu’après… bit.ly/3gOFeVm

Souri en revoyant la scène « Je m’installe » dans le film La crise (1992). Trente ans plus tôt, la réalisatrice Coline Serreau avait tout vu venir. bit.ly/3NcQVB5

Dévoré cet article d’Alice Raybaud dans Le Monde, « Mettre l’amitié au centre de sa vie ou comment “hacker” le patriarcat ». Des millénariaux décident de cohabiter, d’acheter une maison, mais aussi de fonder des familles entre amis. #MeToo les a marqués et a forcé de nombreuses interrogations. Ouste le couple. L’amitié, c’est plus simple et plus solide. Pour abonnés. bit.ly/3f8LA1b

Aimé cette entrevue des Inrocks avec la journaliste Marie Kock, « Le grand tabou c’est d’imaginer une femme heureuse sans le regard et l’amour de l’homme ». bit.ly/3sDOkXj

Retrouvé ce texte que j’ai écrit il y a 18 ans dans ces pages, « Fuck l’amour ». C’est cyclique (et la chute est suave). bit.ly/3svBOcH



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