René Lévesque, ce cinéphile

On croyait bien connaître René Lévesque… Mais soudain, un tiroir secret s’ouvre, rempli de trésors cachés. En surgit le chroniqueur cinéma des années 1940 pour l’hebdomadaire Le Clairon de Saint-Hyacinthe, dirigé par Télesphore-Damien Bouchard (ça ne s’invente pas) ; legs empoussiéré depuis la Grande Noirceur. Sans le professeur de cinéma à l’Université Laval Jean-Pierre Sirois-Trahan — qui aura auparavant déterré les seules images filmées de Marcel Proust —, ces textes étincelants auraient croupi dans leurs oubliettes. Le découvreur émaille d’ailleurs de réflexions précieuses la préface de l’ouvrage.

Ces perles signées Lévesque se voient enfin réunies dans le recueil Lumières vives. Chroniques de cinéma 1947-1949 (Boréal), en librairie le 1er novembre. De tous les hommages au grand homme en son centenaire, la publication de ce livre est à marquer d’une pierre blanche.

Vingt-cinq ans à peine, mais quelle plume ! Quelle verve ! Quelle culture ! Jeune ? Pouvait-il le demeurer vraiment après avoir couvert comme reporter la libération du camp de Dachau, vu marcher des humains squelettiques et parcouru en parfait bilingue le monde déchiré par la guerre ? Sa curiosité, son sens de l’histoire, sa brillante intelligence et son jugement de vieux loup de mer l’accompagnaient. En explosion dans sa prose.

Ici, l’heure n’est pas à la politique. « C’est au cinéma — à son azur délavé, incendié de néons criards, strié de pancartes et de banderoles où hurlent des réclames toujours nouvelles, toujours les mêmes, ciel fertile en mannes de dollars et de vérités premières — que nous pensons », écrit-il avec son lyrisme de modernité.

Un chemin d’écrivain glorieux se traçait au détour. Ses chroniques le crient. L’aventure du Québec se serait déclinée autrement. À lui, son destin de semeur de rêve. Dans son autobiographie Attendez que je me rappelle…, l’homme d’État brisé pesait ses mots en 1986. Au Clairon, on le rencontre sans entraves, frondeur, drôle, allumé. Et son érudition, fruit en partie du cours classique — élitiste, certes, mais où l’école publique aurait mieux fait de recueillir quelques pépites —, dépasse sa cinéphilie triomphante pour semer ses lueurs sur Platon, Racine, Shakespeare, Baudelaire et autres phares de l’humanité.

Ce lecteur impénitent peut citer les ouvrages à la base des adaptations, connaît le cinéma comme sa poche, module ses phrases dans un français châtié, isolé dans sa société dormante, quoique debout à ses côtés. Nous voici loin de la créature de fiction Ti-Poil.

Le septième art québécois balbutie, la critique spécialisée à l’avenant, la censure tronçonne ou bloque l’accès aux écrans à des oeuvres étrangères. Sous l’engourdissement et la religiosité frileuse, il cogne sur sa société avec jubilation, détruit à boulets rouges La forteresse de Fedor Ozep tourné à Québec, reproche au public sa soif de déjà-vu, appelle au réveil des morts.

De Hollywood, l’artilleur fait sa bête noire, tout en reconnaissant l’éminence de John Ford, de John Huston, d’Alfred Hitchcock et d’Orson Welles, avec bémols ou pas. Devant Monsieur Verdoux de Chaplin, Lévesque regrette les chefs-d’oeuvre d’antan du vieux maître : « Adieu, donc, clown lamentable et insolent, acrobate et mime sans rival, génial inventeur de “la machine à manger” (Modern Times) et du ballet géopolitique (The Great Dictator). »

Ce critique en feu n’épargne ni la France ni ses monstres sacrés. Même Cocteau subit les brocards du jeune insolent. Mais à travers ses analyses des jeux de Louis Jouvet et de Pierre Fresnay frémit la finesse de sa sensibilité. Comme il sait décrire les beautés de Rome, ville ouverte de Rossellini ou d’Hamlet de Laurence Olivier ! Comme il capte en éclaireur les premiers pas du Bergman scénariste dans Tourment d’Alf Sjöberg ! Il comprend les mécaniques du montage, de la bande sonore, du jeu et de la mise en scène en commentateur aguerri.

Du flair, du goût, du style, des bagages, un esprit d’avant-garde, des contradictions chez celui qui lève son chapeau aux oeuvres de délassement tout en savourant surtout les plus hauts drames. Le don Juan a beau célébrer en connaisseur les charmes des vamps du temps, il s’incline devant le talent de Marlene Dietrich, de Lana Turner et d’Olivia de Havilland. Un monde va disparaître, un autre se lever. Et la quête de qualité artistique ? Mise en boîte hier comme aujourd’hui.

« Pourquoi les films les plus moches s’éternisent-ils sur nos écrans tandis que les bons, à peine arrivés, aussitôt disparaissent ? » demande René Lévesque avec une acuité en survol d’époques. Ce surdoué muni d’antennes met le doigt sur tant de plaies culturelles encore vives qu’on aimerait inviter son regard de jeunesse à éclairer notre purée de pois. Mais il s’y sentirait sans doute aussi esseulé qu’au fond des années noires de Duplessis.

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