Le temps des autocrates

Il faut se rendre à l’évidence, à la fin, les bons ne gagneront pas. C’est le dur constat que Chrystia Freeland a exposé l’autre jour devant la Brookings Institution. Les dictateurs ne sont pas une espèce en voie de disparition. Au contraire, ils prennent du muscle, de l’assurance, s’adaptent. Il n’y a qu’à voir comment le pouvoir chinois est désormais le chef de file de la technologie sécuritaire, espionnant, grâce aux caméras et aux algorithmes, chaque geste de chaque citoyen.

Malgré les trillions de dollars dépensés en Afghanistan par les Américains et leurs alliés, dont le Canada, les obscurantistes sont fermement réinstallés au pouvoir. Les barbes poussent, les femmes souffrent. Même en Iran, sauf si l’armée décidait de prendre fait et cause pour les courageuses femmes dévoilées, il y a fort à parier que les misogynes auront le dernier mot, celui de la force.

Freeland est loin d’être la seule à expliquer que les progrès de la démocratie ont atteint un plafond et qu’il faut s’y résoudre. Mais son discours prononcé à Washington offre une excellente synthèse de l’état de la réflexion sur la question et une contribution sur les façons d’imaginer la suite.

Le vent de la paix et de la liberté

 

J’aime la façon dont elle n’a pas jeté la pierre à ceux qui, comme l’économiste politique Francis Fukuyama, annonçaient « la fin de l’histoire », c’est-à-dire la victoire définitive des idéaux de démocratie, de droits de la personne et de libre marché. Ils n’avaient (nous n’avions) pas tort de le penser, du moins de l’espérer et de vouloir pousser à la roue. Au lendemain de la chute du mur de Berlin, de la désagrégation de l’Union soviétique, de la démocratisation de l’Europe de l’Est, de l’Amérique latine et de plusieurs pays d’Asie, des premières élections africaines avec alternance de partis au pouvoir, de l’abolition pacifique de l’apartheid en Afrique du Sud et de la fin de la guerre civile en Irlande, le vent de la paix et de la liberté soufflait avec force et, semblait-il, constance.

Les dictateurs ne sont pas une espèce en voie de disparition. Au contraire, ils prennent du muscle, de l’assurance, s’adaptent.

La conversion de la Chine de Mao à la libre entreprise, le maintien de la répression politique, certes, mais le gain de liberté des Chinois dans les autres aspects de leur vie, comme ce fut le cas en Russie, pointaient vers le recul de l’arbitraire. Le Printemps arabe, ensuite, exprimait une soif de changement apparemment insatiable.

Sauf en ce qui concerne la désastreuse invasion américaine de l’Irak, dont les populations locales et le monde n’arrêtent pas de payer le prix, l’approche des démocraties envers les dictatures était celle du compagnonnage, de l’engagement. À force de commercer avec eux, de signer des traités, d’échanger nos professeurs et nos étudiants, de former leurs juges (ce que le Québec a fait pour la Chine), de leur envoyer nos films et nos émissions de télé, ils finiront bien — c’était le pari — à glisser, tranquillement, du bon côté de la force.

Freeland a choisi la date de l’entrée des chars russes en Ukraine pour marquer le passage de l’optimisme d’hier au réalisme d’aujourd’hui. Il faut, à mon avis, remonter plus loin dans le temps. L’échec du Printemps arabe, notamment en Égypte, a donné la mesure de la puissance des forces de la régression dans ces sociétés. L’islam radical, d’abord, la volonté de contrôle militaire, ensuite.

La consolidation du pouvoir de Vladimir Poutine en Russie, sa brutale élimination de la liberté de presse et d’expression et l’affirmation du pouvoir personnel de Xi Jinping offraient déjà, depuis 10 ans, la preuve que la politique de l’engagement se soldait désormais par un rendement démocratique nul.

On a assisté, en fait, à un reversement de tendance, Russes et Chinois multipliant leurs incursions dans les pays tiers, notamment en Afrique et parfois en Europe de l’Est. Pour fidéliser des autocrates locaux qui préfèrent le modèle du despotisme rentable à celui de la démocratie, qui a le défaut de substituer à la certitude du langage des armes les résultats imprévisibles de l’expression des urnes.

Nos approvisionnements stratégiques

 

Les dictateurs ont imaginé leur propre version de l’engagement. L’espionnage et le pillage de nos technologies, d’abord (on sait que Huawei doit beaucoup à ses copies de notre Nortel), l’espionnage à grande échelle, ensuite (le directeur du FBI dit ouvrir, chaque jour, deux enquêtes sur des espions chinois en territoire américain), et finalement la prise d’assaut de nos réseaux sociaux pour aviver nos tensions internes et pervertir nos élections. Les Russes sont les champions de cette entreprise de sape, suivis par les Chinois et les Iraniens.

Les constats de Freeland et de plusieurs autres n’arrivent donc pas trop tôt. Nous avons quitté la phase historique de l’expansion de la liberté et sommes entrés dans celle de la résilience des autocraties et de leurs propres ambitions. La collaboration avec ces régimes reste essentielle pour des enjeux planétaires : crise climatique, pandémies, notamment. Mais les canaux de transfert de connaissances ouverts hier dans un noble objectif nous sont devenus néfastes, et il faut les revoir un à un.

Nous ne pouvons en particulier compter sur des régimes hostiles pour nos approvisionnements stratégiques en technologies, en minéraux rares, en gaz et en pétrole, en matériel sanitaire.

 

Lucidité et idéalisme

Freeland nous invite aussi à renoncer officiellement à tenter, depuis l’extérieur, de modifier la nature politique de ces régimes. Si la démocratie devait un jour y triompher, ce serait nécessairement grâce à une conjoncture locale que nous ne pouvons ni prévoir ni régir, et certainement pas parce que nos armées ou nos agents secrets seront venus l’imposer ou la
manigancer.

Ce nouveau monde est plus glauque que celui jadis ouvert par la chute du mur. La lucidité l’emporte sur l’idéalisme. Impossible de savoir pendant combien de temps nous devrons ainsi nous résoudre à abaisser nos attentes, à mettre à mi-mât le drapeau planétaire de la liberté. Pour envisager le jour lointain où on pourra faire remonter l’étendard démocratique, on ne peut que s’en remettre à un de nos plus sages maîtres à penser, le capitaine James T. Kirk du vaisseau USS Enterprise. Il offrait dans La dernière frontière cette réponse à Fukuyama : « Nous n’en avons pas encore tout à fait fini avec l’histoire, ni elle avec nous. »

jflisee@ledevoir.com ;
blogue : jflisee.org



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