Un parcours du combattant

On parle beaucoup ces temps-ci, comme à peu près toujours en éducation, de ce délicat sujet qu’est l’évaluation. Quelle est sa place légitime ? Comment procéder pour la faire ? À quelles fins devrait-elle servir ? Quels enseignements en tirer ? Voilà de grandes et souvent polémiques questions.

En ce moment, elles se posent notamment à propos du fameux test de français écrit que doivent réussir les futurs enseignants, le Test de certification en français écrit pour l’enseignement (TECFEE). Les résultats
sont décevants.

Est-ce un outil approprié ? Est-il trop difficile ? Que faire devant tant d’échecs ? En réfléchissant à ces questions et aux autres qui se posent ici, il est important de se rappeler que, si une évaluation évalue certes celui qui la subit, elle évalue aussi celui ou celle qui a enseigné et la façon dont il ou elle l’a fait. Les échecs au test devraient donc nous interpeller sur l’enseignement du français écrit, sur son évaluation et sur ce qu’on a fait et fait encore de ces précieuses données.

Je n’ai aucun doute sur le fait que ce dossier est complexe et que de nombreux facteurs y jouent un rôle. Mais j’aimerais vous emmener sur le terrain et vous conter une intéressante et, il me semble, fort instructive histoire.

Sur le terrain

 

Il s’agit d’un enseignant de sciences au secondaire. Il enseigne à des élèves qui sont pour beaucoup allophones ou qui connaissent des difficultés d’apprentissage. Depuis des années, il corrige le français écrit de ses élèves, notamment sur leurs rapports de laboratoire, et il attribue 10 % de la note à cette variable. Notre enseignant remet aux élèves un document sur cet aspect de sa correction qui explique comment il va procéder.

Cette année, comme toujours, il a demandé au service d’impression de l’école que ce document soit imprimé. Mais on l’a informé qu’on ne le ferait pas. L’administration de l’école s’y oppose. L’argument avancé est qu’il n’a pas le droit d’évaluer le français de ses élèves. Il n’a pas la compétence pour faire cela et c’est à qui enseigne le français, et à cette personne seulement,
de le faire.

C’est nouveau, cette position, et notre enseignant, étonné et pas convaincu, va demander des explications.

Le labyrinthe administratif

 

À partir d’ici, bon courage à qui veut suivre ce qui se passe. Vous serez comme Thésée dans le labyrinthe, mais sans Ariane.

L’enseignant fait valoir la compétence 3 du programme de science et technologie pour le deuxième cycle du secondaire. On y lit qu’il faut, pour atteindre cette compétence, « produire et transmettre des messages à caractère scientifique et technologique ; tenir compte du destinataire et du contexte ; structurer son message ; utiliser les formes de langage appropriées dans le respect des normes et des conventions établies ; recourir aux formes de présentation appropriées ; démontrer de la rigueur et de la
cohérence ».

Il fait valoir l’article 35 du Régime pédagogique : « L’école doit prendre les mesures nécessaires pour que la qualité de la langue écrite et parlée, dans l’apprentissage et dans la vie de l’école, soit le souci de chaque enseignant, quelle que soit la matière enseignée, et de tous les membres du personnel de l’école. »

Il fait valoir la Loi sur l’instruction publique et les droits de l’enseignant qui y sont rappelés (art. 19), par exemple : « 1. prendre les modalités d’intervention pédagogique qui correspondent aux besoins et aux objectifs fixés pour chaque groupe ou pour chaque élève qui lui est confié ; 2. choisir les instruments d’évaluation des élèves qui lui sont confiés afin de mesurer et d’évaluer constamment et périodiquement les besoins et l’atteinte des objectifs par rapport à chacun des élèves qui lui sont confiés en se basant sur les progrès réalisés. »

Il fait valoir le programme local de science, qu’il doit aussi suivre, et qui consacre un chapitre entier à la question du français en cours de science (comprendre la question posée, autocorrection de textes).

Le syndicat, interpellé, s’en mêle. Les documents officiels convoqués se multiplient, et en même temps leurs interprétations. Que dit exactement la Loi sur l’instruction publique ? Le Régime pédagogique ? La politique d’évaluation du MEQ ? Le cadre d’évaluation du cours de science ? Le programme du cours de science ?

Finalement, pour le moment, il semble que le syndicat de cet enseignant ne le défendra pas. Les arguments juridiques ne seraient pas en sa faveur. L’enseignant, cette année, ne pourra pas évaluer le français écrit de ses élèves comme il l’a pourtant fait pendant des années.

Grande déception

 

L’enseignant m’avait conté son histoire par écrit. Je lui ai parlé. Sa déception est grande. Il soutient, à l’aide de chiffres réunis par lui sur la question et d’autres données qu’il cite, qu’en demandant à ses élèves de faire attention au français écrit, à ce qu’ils lisent et écrivent, leurs notes en science se sont beaucoup améliorées. Et il s’attriste donc de ce qu’on laisse ainsi tomber ces élèves.

Il y voit même un enjeu politique. « Un élève allophone qui maîtrisera le français aura plus d’intérêt à poursuivre ses études en français. Il sera plus enclin à fréquenter la communauté francophone. Il aura même du plaisir à le parler. C’est tout ce que l’on enlève à ce futur citoyen. Il faudrait que tous les enseignants puissent avoir la possibilité d’évaluer le français autrement que pendant les cours de français. Ne pas le permettre est d’une telle tristesse. »

C’est un enseignant d’expérience. Il me dit qu’il songe à prendre prématurément sa retraite.

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