L’identité sur pause

Le premier ministre Legault l’a déclaré sans détour : la création de richesse est « la base de tout ». Ce qui l’anime depuis qu’il est entré en politique tient dans cette affirmation. Cela ne remet aucunement en question la priorité qu’il accorde à l’éducation, ni le constat que la santé constitue « le plus grand défi de gestion ». Dans son esprit, tout est néanmoins conditionné par l’économie.

On ne peut certainement pas lui reprocher d’avoir dû modifier ses plans durant le premier mandat à cause de la pandémie, mais les questions identitaires ont aussi monopolisé plus de temps et d’énergie qu’il l’aurait sans doute souhaité.

M. Legault assure être toujours à la tête d’un « gouvernement nationaliste », mais la composition de son nouveau cabinet indique qu’il n’entend plus se laisser distraire de ce qu’il croit être l’essentiel.

Le fait marquant est incontestablement la reconstitution d’un superministère de l’Économie au profit de Pierre Fitzgibbon. Il ne cumulera peut-être pas l’Économie et les Finances, comme l’avait jadis fait Bernard Landry, mais sa mainmise sur l’Énergie est tout aussi déterminante dans les circonstances actuelles.

Le nouveau comité sur l’économie et la transition énergétique que présidera M. Legault lui-même se veut un mécanisme d’arbitrage entre les vues divergentes de son envahissant ministre et de la p.-d.g. d’Hydro-Québec, mais M. Fitzgibbon a bien expliqué comment il voit les choses. « Les objectifs ultimes doivent être pris en compte », a-t-il dit. Le connaissant, on peut être certain qu’il s’agit des siens et qu’il ne se privera de bousculer personne pour les atteindre.

Le premier ministre Legault l’a déclaré sans détour : la création de richesse est « la base de tout ». Ce qui l’anime depuis qu’il est entré en politique tient dans cette affirmation.

En retirant à Simon Jolin-Barrette la responsabilité de la langue, le premier ministre a signifié que le dossier était définitivement clos dans son esprit. Ceux qui estiment que la loi 96 ne suffira pas à enrayer le déclin du français espéraient trouver encore une oreille attentive chez M. Jolin-Barrette, peut-être trop attentive au goût de M. Legault.

Le nouveau ministre responsable, Jean-François Roberge, a déjà déclaré qu’il n’était pas favorable à l’extension des dispositions de la loi 101 au niveau collégial. Selon lui, c’est au primaire et au secondaire qu’on doit prévenir l’anglicisation.

Il estimait que « la loi 96, telle qu’elle est écrite en ce moment, va assez loin ». Une loi peut cependant être appliquée avec plus ou moins de rigueur, et M. Roberge est d’un naturel plus souple que son prédécesseur. Cela a ses avantages, mais il arrive aussi que la plus savoureuse carotte ne puisse remplacer le bâton.

On a répété à satiété que Christine Fréchette avait quitté le cabinet de Jean-François Lisée, soit son poste de ministre responsable de la Métropole, parce qu’elle s’opposait à la Charte des valeurs québécoises du gouvernement Marois. Si cela ne suffisait pas, M. Legault a expliqué qu’il fallait comprendre de sa nomination à l’Immigration que l’intégration des immigrants devait être perçue comme « une solution plutôt qu’un problème ». Mieux vaut tard que jamais.

Le premier ministre a également senti le besoin de ressusciter le poste de ministre responsable des Relations avec les Québécois d’expression anglaise, que Philippe Couillard avait créé en 2017 après s’y être d’abord refusé. La communauté anglophone ne sera peut-être pas convaincue par l’assurance qu’il leur a donnée, en anglais, à savoir que leurs droits et les services offerts dans leur langue seront maintenus, mais M. Legault a manifestement senti le besoin d’apaiser les tensions que l’affirmation identitaire du premier mandat a pu raviver.


Si le nationalisme de son gouvernement est « non négociable », il n’entend pas non plus envenimer les relations avec Ottawa. Si Sonia LeBel semblait pousser le bon-ententisme un peu loin, la remplacer par Simon Jolin-Barrette aurait été perçu comme une provocation, tandis que le passé souverainiste de Jean-François Roberge ne semble pas avoir laissé plus de traces que celui de
M. Legault lui-même.

Certes, il est possible de marcher tout en mâchant de la gomme. Le premier mandat a démontré que les querelles fédéral-provincial, tout comme les tensions identitaires, ne constituent pas des obstacles insurmontables au développement économique, mais que la création de richesse apprécie généralement la tranquillité.

 

Le problème est qu’il est impossible de mettre la dynamique du fédéralisme canadien sur pause en attendant que le Québec ait rattrapé son retard de richesse sur l’Ontario. Le déclin que le français aura connu d’ici là sera irrémédiable, tout comme le déficit démographique que le Québec aura enregistré par rapport au reste du pays. La création de richesse est-elle réellement
« la base de tout » ?

 



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