L’audace d’espérer de Mme Freeland

La vice-première ministre et ministre des Finances Chrystia Freeland aime donner de grands discours. Depuis son entrée au Conseil des ministres, en 2015, l’ancienne journaliste au Financial Times de Londres s’est distinguée parmi ses collègues au sein du gouvernement de Justin Trudeau en lançant des idées audacieuses qui font parler d’elle bien au-delà des frontières canadiennes.

Celle qui fut nommée « diplomate de l’année » par le magazine américain Foreign Policy en 2018, avant de se voir décerner une distinction similaire en 2020 du think tank américain Freedom House, est devenue la chouchoute d’une certaine élite intellectuelle mondiale pour qui elle constitue un antidote au trumpisme rampant qui infecte la vie publique presque partout en Occident. Or, force est de constater que les grandes idées formulées par Mme Freeland au fil des ans sont restées lettre morte sur le plan politique.

En tant que ministre des Affaires étrangères en 2017, Mme Freeland avait donné un discours phare à la Chambre des communes, proposant que le Canada assume un leadership accru sur la scène internationale pour protéger l’ordre mondial fondé sur les règles au moment où les États-Unis, sous Donald Trump, semblaient avoir abandonné leur rôle traditionnel. « Le fait que notre ami et allié mette en doute la valeur de son leadership mondial fait ressortir plus nettement le besoin pour le reste d’entre nous d’établir clairement notre propre orientation souverainiste, avait-elle déclaré. Se fier uniquement au bouclier protecteur des États-Unis ferait de nous un État client. Même si nous avons une excellente relation avec nos amis et voisins américains, une telle dépendance ne serait pas dans l’intérêt du Canada. »

Le discours de Mme Freeland devait être suivi d’une hausse substantielle des dépenses militaires canadiennes par le gouvernement canadien. Mais le réinvestissement majeur dans les forces armées n’est jamais venu. En 2021, les dépenses militaires comptaient pour 1,36 % du produit intérieur brut du pays, sensiblement la même proportion qu’en 2017. Même dans la foulée de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février, le dernier budget de Mme Freeland ne prévoyait qu’une légère augmentation des dépenses militaires dans les prochaines années. Tout au plus, la proportion du PIB consacré à la défense nationale augmenterait à 1,5 %, en 2027, soit encore loin en deçà du seuil de 2 % exigé des pays membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

C’est précisément la raison pour laquelle on est en droit de se demander si le dernier grand discours de Mme Freeland, celui livré la semaine dernière devant la Brookings Institution à Washington et dont tout le monde à Ottawa parle depuis, mérite toute l’attention que les médias canadiens lui accordent. Certes, Mme Freeland semble avoir froissé plusieurs de ses collègues libéraux en disant que les pays démocratiques devront être « prêts à encaisser certaines pertes de faveur politique à l’échelle nationale pour sauvegarder la sécurité économique de nos partenaires démocratiques ».

Pour le Canada, l’application de ce principe passerait par une accélération de « la réalisation des projets énergétiques et miniers dont nos alliés ont besoin pour chauffer leurs maisons et fabriquer les véhicules électriques ». Ces propos vont à l’encontre des déclarations du ministre de l’Environnement Steven Guilbeault, pour qui les projets de gaz naturel liquéfié ne figurent décidément pas sur sa liste de priorités.

Il en est de même pour le plaidoyer qu’avait fait Mme Freeland en faveur du « friendshoring » (ou « amilocalisation » dans le texte français de son discours), ce concept selon lequel les démocraties du monde renforcent leurs liens commerciaux afin d’éviter des « vulnérabilités stratégiques » vis-à-vis des pays autocratiques, dont la Russie et la Chine. Selon Mme Freeland, les pays occidentaux paient actuellement le prix d’avoir ouvert leurs marchés à des pays non démocratiques dans les dernières décennies dans l’espoir que l’enrichissement collectif rendrait le monde plus démocratique et pacifique. « Les liens économiques qui devaient calmer les élans belliqueux de la Russie servent, au contraire, à émousser notre réponse aux crimes de guerre du Kremlin […] La Chine aussi instrumentalise habilement et volontairement ses liens économiques avec nous pour atteindre ses objectifs géopolitiques. »

Il est toutefois loin d’être certain que le gouvernement Trudeau, qui préconisait la négociation d’un accord de libre-échange avec la Chine à l’époque où Mme Freeland était encore aux Affaires étrangères, souhaite privilégier la ligne dure envers Pékin. La stratégie indo-pacifique sur laquelle travaille l’actuelle ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, aurait pour but de renforcer la coopération commerciale et militaire avec nos alliés dans la région sans susciter une réaction hostile de la part de la Chine. Le discours de Mme Freeland ne lui aura pas facilité la tâche.

À vrai dire, le discours de Mme Freeland ressemblait à celui qu’aurait prononcé un secrétaire général de l’OTAN, plutôt qu’à un énoncé de politique d’une ministre du gouvernement de M. Trudeau. Si ce dernier ne signale pas bientôt son intention de quitter la politique avant les prochaines élections, laissant la voie libre à sa vice-première ministre, les rumeurs voulant que Mme Freeland s’apprête à accepter un poste à l’OTAN ou dans une autre instance internationale prendront inévitablement de l’ampleur. Et son dernier discours ne fera rien pour les faire taire.

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