Les tournesols

Vendredi dernier, deux jeunes filles franchirent les imposantes colonnes de la National Gallery de Londres. Du hall d’entrée, elles montèrent aussitôt au deuxième étage. Passant rapidement devant les Corot, les Degas et les Monet, elles se dirigèrent vers la salle 43, mondialement renommée pour ses tableaux de Gauguin, de Seurat et de Van Gogh. C’est là que Phoebe Plummer et Anna Holland ont été filmées en direct par un complice en train de badigeonner de soupe à la tomate la célèbre toile de Van Gogh intitulée Les tournesols.

Tout cela au nom d’un groupuscule appelé Just Stop Oil qui, inspiré par les actions coups-de-poing d’Extinction Rebellion, réclame l’arrêt immédiat de l’exploitation des hydrocarbures. Bien sûr, la toile estimée à 84 millions de dollars ne risquait rien puisqu’elle était protégée par un écrin de verre. Quel lien entre Van Gogh et les hydrocarbures ? Aucun puisque, dans cette agit-prop en forme de terrorisme soft, c’est justement le caractère absurde du geste qui est destiné à provoquer la stupeur.

On pourrait considérer comme anodine cette profanation d’une oeuvre considérée comme un chef-d’oeuvre de l’humanité. Une manifestation de plus de cette « désobéissance civile », devenue depuis quelques années la tarte à la crème de la radicalité écologiste. On pourrait y voir un geste adolescent, isolé et sans conséquences puisque, de toute façon, la toile ne risquait rien. Nos courageuses amazones n’ont elles-mêmes passé que quelques heures au poste. Une façon comme une autre de décrocher leurs « quinze minutes de gloire » pour reprendre la célèbre formule d’Andy Warhol.

Pourtant, rien n’a été laissé à l’improvisation dans ce geste dont la presse internationale a fait ses délices. À commencer par cette soupe Heinz dégoulinante, symbole de l’alimentation industrielle. En continuant par ce mot d’ordre « l’art vaut-il plus que la vie ? ».

En choisissant comme cible Les tournesols, de Van Gogh, ces militantes s’inscrivent résolument dans cette écologie radicale et anti-humaniste qui oppose la nature à toute activité humaine. Si l’homme est un parasite pour l’environnement, on comprend dès lors pourquoi ces tournesols, découverts en Amérique, puis patiemment sélectionnés et cultivés avant d’être sublimés par l’art, leur deviennent insupportables. Ne représentent-ils pas à leur manière ce que l’homme peut faire de plus beau avec la nature ?

Tous les écologistes ne pratiquent pas cette détestation du beau. « Le climat mérite mieux que cette caricature imbécile », a déclaré le député Yannick Jadot. L’ancien candidat écologiste à la présidentielle française revendique une écologie qui serait « un engagement pour le beau ». Il considère même Van Gogh comme « le très beau de la nature et de la culture ».

Depuis de nombreuses années, on voit pourtant se développer une écologie qui n’a plus rien à faire du beau. Oubliez les paysages bucoliques des romantiques, la flore ondoyante des impressionnistes et les ciels fulgurants des flamands. Depuis une décennie, écologistes et spéculateurs ont fait alliance en France afin de massacrer à coups d’éoliennes à perte de vue ces mêmes paysages qui inspirèrent autrefois Renoir, Cézanne ou Van Gogh. Dans toutes les régions, des paysages façonnés depuis des siècles par une main délicate et respectueuse ont été hérissés de tours de ciment de 150 mètres de haut sans que les écologistes ne versent une larme.

Il en va de même des falaises de Normandie peintes par Monet. Devant elles se dressera bientôt une ligne Maginot de moulins à vent bien visible des côtes. De quoi cultiver la nostalgie de cette mer qui, hier encore, dansait « le long des golfes clairs ». Quelle ironie de se dire qu’il aura fallu attendre l’écologie pour brutaliser et industrialiser à ce point les paysages !

Comment se surprendre que cette écologie punitive, radicale et sans âme affiche ouvertement sa détestation de l’art ? Début octobre, en Australie, des militants s’en sont pris au Massacre en Corée de Picasso. En juillet, en Italie, c’était Le printemps de Botticelli. Chaque fois, ces militants aux discours millénaristes se collent au mur en évoquant l’apocalypse à venir. Plus tôt, La Joconde avait eu droit à un entartage en règle.

En s’attaquant à ces chefs-d’oeuvre, les disciples de Gaïa manifestent leur détestation d’un des derniers objets du sacré en Occident. Cette détestation s’exprime aujourd’hui de l’écologie radicale aux plus hautes sphères des GAFAM, où des multinationales comme Netflix se permettent de réécrire aussi bien les chefs-d’oeuvre de la littérature que de censurer sans scrupule des oeuvres comme Les filles de Caleb.

Qu’ils vomissent les chefs-d’oeuvre de la peinture ou censurent ceux du cinéma et de la littérature, c’est le même mépris de l’art qui s’exprime au nom de la primauté de l’idéologie. « Quand on s’en prend à l’art, on n’est pas loin de l’autodafé », disait cette semaine à la radio l’écrivain Marc Lambron. En opposant, dans une guerre sans merci, l’art à la « vie » et l’homme à la nature, ces militants nous préparent de tristes lendemains. Sans Van Gogh et ses semblables, qui nous révélera demain la beauté du monde ?

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