Comprendre les États

« La société américaine semble tellement proche de nous et accessible qu’on a parfois tendance à croire qu’on peut comprendre les phénomènes politiques qu’on y observe sans avoir à faire l’effort de décrypter les spécificités culturelles du pays », écrit Pierre Martin. Pour ce politologue de l’Université de Montréal, toutefois, ce sentiment de familiarité est trompeur. L’histoire et la société américaines sont complexes ; les comprendre exige un regard analytique qui dépasse l’actualité immédiate et les jugements péremptoires.

C’est l’exercice que propose Martin dans L’Amérique sous tension (Les Éditions du Journal, 2022, 312 pages), un riche recueil de ses chroniques et billets parus dans Le Journal de Montréal depuis 2015, c’est-à-dire, essentiellement, pendant les années Trump.

Martin, comme la vaste majorité des Québécois, juge très sévèrement le règne du dernier président républicain, qu’il assimile à du « populisme ploutocratique ». Avec Trump, écrit le politologue, « le pouvoir est exercé symboliquement au nom du peuple et des laissés-pour-compte, mais concrètement au service des intérêts d’une minorité de possédants puissants ».

Défenseur « des politiques de centre gauche qui font vraiment une différence dans la vie des gens » et qu’il trouve chez les démocrates, Martin est souvent accusé par les partisans québécois de Trump de manquer de la neutralité qu’on attend d’un politologue.

Or, devant Trump, explique-t-il, cette neutralité ne tient plus. « On peut être objectif, écrit Martin, et prendre parti pour la démocratie, pour la paix, l’ordre et la sécurité internationale, pour une prospérité durable, sans oublier l’intérêt de ses concitoyens. » On peut donc, conclut-il, trouver que les candidats démocrates sont objectivement préférables à Trump et à ses disciples.

Le politologue dit comprendre que les victimes de la mondialisation aient été séduites par le nationalisme économique de Trump et il critique, au passage, tout en relativisant son influence, la gauche woke démocrate qui nourrit, par ses abus militants, l’extrême droite trumpiste. Le problème, précise-t-il, c’est que le fantasque président républicain a détourné des récriminations sociales légitimes au profit de son intérêt personnel en alimentant la xénophobie et la polarisation politique.

Pour comprendre l’étonnant succès de Trump, Martin emprunte la thèse très originale de l’écrivain et journaliste Kurt Andersen. Selon ce dernier, « être Américain, c’est avoir le droit de croire ce qu’on veut et qui on veut ». Toute l’histoire des États-Unis est caractérisée par cette revendication, que vient parfois contrebalancer le culte de la science et de la technique.

Les années 1960 et 1970 marquent un moment fort de ce phénomène. À gauche, des hippies et des intellectuels contestent alors le « dogme de la réalité ». À droite, les religieux intégristes rejettent le rationalisme et la science. La télévision, au même moment, impose un imaginaire où tout est permis, un cocktail qui devient explosif quand l’idéologie se met de la partie, plus encore à l’ère d’Internet. Trump, dans ces conditions, peut bien mentir comme il respire, on a le droit de choisir de le croire si on pense que c’est dans notre intérêt.

Dans Le délire de l’empire américain (Les Éditions La Presse, 2022, 270 pages), Alexandre Couture Gagnon, politologue de l’Université du Texas Rio Grande Valley, et Alexandre Sirois, éditorialiste à La Presse, tous deux fins connaisseurs du pays, se livrent à un très stimulant dialogue sur l’état de la société américaine actuelle.

S’il se souvient avec émotion de l’espoir suscité par l’arrivée de Barack Obama au pouvoir en 2008, Sirois qualifie l’élection de Trump, huit ans plus tard, d’« œil au beurre noir pour les États-Unis ». Quand il se penche sur la grande polarisation du pays — même la vaccination y est politisée —, sur le tripotage des règles électorales qui menace le droit de vote de millions d’Américains, sur les inégalités sociales scandaleuses et sur la déroute du leadership américain sur la scène internationale, Sirois ne cache pas ses inquiétudes devant « ce pays malade » qu’il aime.

Sans contredire les constats de son interlocuteur, Couture Gagnon, qui vit aux États-Unis depuis des années, nous met en garde contre la tentation de la caricature. Oui, dit-elle, ce que dit Sirois est vrai, mais les « éléments positifs » ne manquent pas aux États-Unis. Elle évoque notamment la séparation efficace des pouvoirs, l’accessibilité de l’éducation aux mineurs sans papiers, l’ouverture d’esprit des jeunes et la volonté de plus en plus répandue chez les citoyens d’en finir avec la polarisation entretenue par les politiciens.

Limpide et vivante, cette conversation entre deux Québécois amis des États-Unis offre un regard instructif et plaisant sur notre fascinant et encombrant voisin.

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