Ne tirez pas sur Van Gogh!

On vit dans une étrange époque, où des environnementalistes croient faire avancer leur cause en aspergeant de soupe aux tomates Heinz — coucou, Andy Warhol ! — un tableau de Van Gogh à la National Gallery de Londres. Les tournesols, par-dessus le marché, fleurs vibrantes peintes par un artiste génial, en son temps miséreux. L’oeuvre célébrissime, dont les reproductions éclaboussent de jaune incandescent les calendriers et les aimants des frigos planétaires, n’a pas été endommagée. Seul le cadre un peu. Il n’y a pas de casse. L’ordre est rétabli. Oublions l’affaire, disent certains. Sauf que cela résonne fort sur le plan symbolique.

Ce n’est pas tant l’outrage à la valeur financière des Tournesols (84 millions de dollars) qui a consterné les gens. Après tout, le grand peintre néerlandais n’arrivait pas à vendre ses toiles. Les cotes astronomiques désormais attribuées à ses oeuvres ont l’obscénité des prix de consolation posthumes, voilant mal l’aveuglement de ses contemporains du XIXe siècle. Mais la claque donnée à l’art au nom d’un monde en péril a suscité un malaise international, dans les rangs des environnementalistes aussi.

Faut-il cogner sur ses trésors, comme s’y sont attelés les militants du groupe Just Stop Oil afin d’attirer l’attention publique ? Ces jeunes Britanniques se seront fendus ensuite d’un message sur Twitter : « L’art vaut-il plus que la vie ? Plus que la nourriture ? Plus que la justice ? Les crises du coût de la vie ont été causées par le pétrole et le gaz naturel. »

On veut bien, mais l’art n’est pas l’ouvrier de nos dérives. Il offre tant de consolations aux affligés que sa valeur réelle transcende celle du marché. Les musées demeurent des espaces collectifs, ouverts à tous, vraies oasis. Au fait, Van Gogh n’a pas pollué grand-chose de son vivant, le pauvre !

L’art est-il un héritage bourgeois à détruire ? Si oui, le prix à payer sera un enfoncement jusqu’au cou dans la barbarie. On comprend la fougue révolutionnaire. Reste que, s’il n’y a plus rien d’inviolable, le tissu social planétaire s’effilochera encore plus vite, lui qui n’en mène déjà pas large. Laissons donc l’art en paix, à l’abri des conflits et des haines. On a besoin de ses fanaux. Durant chaque guerre, en Ukraine ou ailleurs, les monuments, les oeuvres écopent comme les humains. Non, l’art ne vaut pas plus que la vie. Mais il témoigne comme elle de la liberté. Tant de cibles arrogantes méritent d’être écorchées au nom de l’écologie tout en suscitant davantage la sympathie populaire.

On pense aussi à l’Américain qui a détruit dernièrement au Vatican deux bustes antiques, faute d’avoir pu obtenir une audience papale. Il n’était pas drapé dans une cause, ce béotien-là n’exprimait que sa frustration personnelle. Reste que trop de personnes frustrées mettent leurs grands pieds dans des plats précieux et fragiles de nos jours. Et le vandalisme de trésors de l’art, iconoclastie qui ne date pas d’hier, se colle aujourd’hui à une amnésie collective.

Faute d’une connaissance de l’aventure humaine artistique, des oeuvres se voient désormais réduites au simple rôle d’otages pour punir ou s’affirmer. Les hordes de Vandales qui cassaient au VIe siècle sur leur passage les nez et les oreilles des statues grecques et romaines témoignaient par-dessus tout de leur brutalité et de leur inculture. Comme les talibans qui faisaient exploser dans leurs niches afghanes à flanc de falaises les Bouddhas de Bâmiyân en 2001, trop contents de narguer l’UNESCO et ses sbires. L’histoire, on s’en fout ! Et il n’y a de seul dieu qu’Allah ! Boum !

Avec la polarisation actuelle des idées, bien des gens n’adorent, à l’exemple des islamistes radicaux, qu’un seul dieu, celui de la gauche ou celui de la droite. Nulle place pour la nuance et la discussion. Alors, la préservation des espaces de sens et de beauté, dans les musées comme dans les esprits… Quel intérêt ! On fonce vers l’Apocalypse de toute façon.

Pourtant, garder les flambeaux allumés, c’est ouvrir des voies d’espoir, peut-être. Sinon, autant grogner ou glapir dans nos derniers terriers. Mais même l’homme des cavernes pratiquait l’art rupestre. Souvent avec génie. Seule la lumière peut combattre les ténèbres. Nos prédécesseurs sur Terre, qu’ils se soient assommés ou pas les uns les autres à coups de gourdin, nous le proclament à travers leur héritage culturel.

Non, ne tirons pas sur Les tournesols, les bustes romains ou les beautés de Palmyre ! Ils montrent que l’humanité peut faire mieux que de s’entretuer ou de foncer tout droit vers sa destruction. Ils inspirent. Ils sont un appel d’air. Ils arment contre l’accablement devant les mauvaises nouvelles en bombardement jour après jour. Apprenons surtout à mieux connaître la trajectoire des chefs-d’oeuvre. Et à savourer leurs fruits.

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