Le syndrome de la plante verte

Parmi les 90 élus ou réélus de la CAQ qui ont été assermentés mardi, il y aura inévitablement des déceptions quand le premier ministre Legault dévoilera son nouveau cabinet.

Ils devront cependant contenir leur frustration. M. Legault les a bien avertis qu’il ne tolérera aucune dissidence. « En privé, en caucus, on peut tout se dire, mais quand on sort, on est un bloc uni, impossible à traverser », a-t-il déclaré.

Il avait peut-être à l’esprit la bouderie de l’ex-députée d’Iberville, Claire Samson, qui n’a jamais pu digérer son exclusion du Conseil des ministres après l’élection de 2018 et qui s’est finalement jointe au Parti conservateur d’Éric Duhaime.

Mme Samson en avait indisposé plusieurs en comparant les députés d’arrière-ban à des « plantes vertes » qui ne se tuaient pas à la tâche. « De tous les emplois que j’ai eus, et j’inclus quand j’étais commis chez Miracle Mart, à 17 ans, ou quand j’ai été serveuse chez Da Giovanni, le travail ici à l’Assemblée nationale, c’est la job où j’ai travaillé le moins dans ma vie », avait-elle expliqué.

Si le travail en circonscription peut être gratifiant pour tous les élus, être un simple député membre du parti au pouvoir peut assurément être mortifiant. Alors que ses collègues de l’opposition s’en donnent à coeur joie à la période de questions ou en commission parlementaire, il est condamné à applaudir le spectacle offert par ceux qui ont eu la chance de décrocher une limousine.

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Cela peut être d’autant plus enrageant qu’elles ne sont pas nécessairement attribuées au mérite et que les impératifs de la représentation régionale ou de la parité entre les genres peuvent créer de réelles injustices, l’intérêt politique l’emportant souvent sur la compétence.

Bien entendu, personne n’est forcé de se lancer en politique, mais plusieurs renoncent pour ce faire à des postes prestigieux, souvent plus lucratifs. Avoir le sentiment de s’être sacrifié pour rien et de se transformer peu à peu en plante verte peut devenir insupportable.

Le système parlementaire permet au parti au pouvoir de distribuer de nombreuses sinécures, assorties de primes, qui permettent de dorer la pilule, mais rien ne vaut un siège, même modeste, au Conseil des ministres.

 

Il est plus facile de faire patienter les nouveaux élus, que le plaisir de la découverte du métier de parlementaire peut satisfaire pendant un moment, sans faire perdre espoir qu’un prochain remaniement leur ouvrira les portes du saint des saints.

Ceux qui ont déjà passé plusieurs années sur les banquettes arrière en attendant leur tour ou, pire encore, qui doivent y retourner, sont plus susceptibles de causer des problèmes, sachant que les allers-retours sont plutôt rares.

Il n’est pas impossible que la patience finisse par être récompensée, comme cela a été le cas pour Pierre Paradis. Après avoir été un des ministres vedettes de Robert Bourassa, il a vécu un long purgatoire sous le règne de Jean Charest, avant d’être réhabilité par Philippe Couillard, mais cela demeure l’exception.

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M. Legault n’est évidemment pas le premier à devoir composer avec une députation pléthorique. M. Bourassa a eu cet heureux problème à plusieurs reprises, et les défections pour cause de frustration ont été plutôt rares.

La surveillance du caucus était cependant un travail à temps plein pour certains de ses adjoints, et il avait fallu faire preuve d’imagination pour trouver des occupations aux députés que le désoeuvrement risquait de rendre maussades.

Cela fait des décennies qu’on disserte sans grand résultat sur la revalorisation du rôle du député. On peut même avoir l’impression qu’il y a eu régression. « Le député n’est plus toujours l’homme occupé et prestigieux qu’il a déjà été. À mon avis, le député n’est pas inutile, il est mal utilisé », déclarait déjà Marcel Masse, fraîchement élu sous les couleurs de l’Union nationale, en 1966.

Cinquante ans plus tard, l’ex-député libéral de Fabre, Gilles Ouimet, qui avait démissionné en août 2015, à peine 16 mois après sa réélection, se qualifiait lui-même de « plante verte ». Ancien bâtonnier, il pouvait légitimement aspirer au ministère de la Justice, mais M. Couillard l’avait laissé sur le banc. « Les députés du gouvernement ont un rôle de figurants […] Il est clair pour moi qu’il faut modifier l’emprise de l’exécutif sur le législatif », disait-il.

En février 2020, le ministre responsable de la Réforme parlementaire, Simon Jolin-Barrette, a présenté une série de propositions visant notamment « une séparation plus nette » entre l’exécutif et le législatif dans les commissions parlementaires, où l’étude détaillée des projets de loi serait laissée aux députés, sans la supervision des ministres qui les parrainent.

M. Legault a indiqué dès le lendemain de l’élection du 3 octobre dernier qu’il entendait poursuivre le travail afin « d’améliorer le rôle de chacun des 125 députés », mais cela ne les empêchera pas de penser qu’ils mériteraient d’être assis autour de la table du Conseil des ministres.

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