«Comment est ta peine?»

Je les appelle les « petites attaques de sens », ou encore, les « attentats d’affects ». Alors que nous sommes plutôt en train de filer, dans les entre-lieux de nos vies, il arrive que quelque chose — un détail, une chanson à la radio, une femme enceinte qui passe dans la rue, un échange de regards avec le chauffeur d’autobus, une odeur captée des feuilles qui se froissent sous nos pieds — quelque chose donc, surgisse du dehors, pour nous ramener là où nous n’étions plus : au-dedans.

Les surprises, les vraies surprises j’entends, se font de plus en plus rares dans nos horaires serrés au quart de tour, les algorithmes qui nous maintiennent dans le douillet de ce que nous aimons déjà, les plateformes qui nous laissent sélectionner seulement les morceaux, les séries que nous voulons entendre et toute la vastitude des choix que nous sommes appelés à faire du matin au soir.

L’errance, l’abandon de soi à une forme de possibilité de la surprise devient, il me semble, un espace qui s’amenuise dans nos vies programmées, routinières jusque dans leurs lieux de jouissance, encadrées de partout.

Pourtant cet état d’ouverture à ce qui échappe à notre contrôle peut se révéler source d’une énergie psychique aussi puissante que renouvelable.

Le « petit a », désigné ainsi par Lacan, cette forme de désir impossible à combler, cette petite absence placée dans l’horizon, qui appelle à ce qu’on se mette en marche, qu’on honore une tension vers elle, sans jamais vraiment arriver à destination, où le trouve-t-on quand on habite un monde où, manette à la main, on peut se maintenir dans cette illusion que toute jouissance est à bout de bouton ? C’est peut-être en ça, aussi, que plusieurs de nos malaises contemporains se manifestent, dans cette forme de renoncement à faire de nos vies des quêtes de sens, dans cette décision inconsciente de ne plus s’engager dans des tâches qu’on ne pourra jamais cocher, puisqu’elles ne seront jamais achevées.

Nous ne pouvons sélectionner « sens de ma vie » sur aucune plateforme, pour le moment du moins.

C’est alors que ces petites attaques inattendues deviennent encore plus précieuses, prenant leur rôle bien au sérieux : celui de nous remettre un peu à notre place d’humains, somme toute, encore friables malgré tout ce que nous sommes en mesure de contrôler, un peu seuls face au mystère de notre existence, très seuls surtout face à l’idée de notre mort, inévitable. Les lieux de nos chutes alors, les échecs, les peines qu’on n’arrive pas tout à fait à évacuer de nos vies sont ainsi placés sous une nouvelle lumière.

La fameuse faille de Cohen, quand elle s’aligne avec la lumière qui cherche à entrer, devient soudainement aussi belle et nécessaire que tous nos accomplissements, nos listes cochées et nos podiums affichés.

Dimanche, je filais sur le pont vers chez moi, et cette chanson est entrée par la petite porte entrebâillée de mon coeur, faisant son effet de me ramener à la maison, mais pas seulement celle où je me rendais physiquement, cette autre maison de moi, là où je ne m’attendais pas à me retrouver.

« Comment est ta peine ? / La mienne est comme ça ? / Faut pas qu’on s’entraîne à toucher le bas. / Il faudrait qu’on apprenne à vivre avec ça. / Comment est ta peine ? / La mienne s’en vient s’en va. »

La radio, dernier lieu sanctifié de nos surprises s’il en est, avait déposé Benjamin Biolay dans mon dimanche, rendant soudainement ma vie toute dense, emplie de cette conscience de ma peine, de l’état encore si porteur de sens dans lequel je la retrouvais.

Cette peine qui, heureusement, ne m’assaille plus comme elle l’a déjà fait, continue néanmoins à être révélatrice de tout ce que l’existence aura travaillé en moi, depuis 42 ans. Elle concerne surtout mes désillusions relationnelles, celles qui m’ont fait renoncer parfois à avoir des dialogues authentiques avec toutes ces personnes que j’aime pourtant profondément. Il m’a fallu beaucoup d’années passées sur le divan, d’autres sur une chaise droite, mais surtout des revers d’amitiés, le cumul de petites trahisons irrécupérables, pour arriver à ce point où, parfois, il m’a fallu admettre que je n’arriverai jamais à dire ce qui a besoin d’être dit, à colmater les brèches, à réparer les fuites, à calfeutrer les failles comme le chante Tire le coyote.

Ces petites failles restent alors un peu comme des plaies ouvertes, attendant les « attentats d’affects » pour se remettre à pleurer un peu. J’ai renoncé à me départir de cette peine, parce que je pense aussi qu’elle me rappelle que la fameuse phrase, « moi. j’ai réglé toutes mes affaires », est souvent fausse. Quoi qu’en disent certains psys, thérapeutes ou autres coachs de vie, il restera éternellement en nous quelques « unfinished business » (affaires non classées) qui, heureusement, nous empêcheront de nous tenir au-dessus de tout, des autres surtout.

J’ai alors eu cette idée de vous offrir aussi de me parler de vos peines, de vos renoncements à avoir ces conversations qui permettraient de suturer les plaies sur vos coeurs.

Cette semaine, je vous demande : « comment est ta peine ? »

Appel aux récits

C’était une bonne idée. Vous avez été si nombreux à me répondre à l’appel qui faisait suite à « courir sans laisse », d’une manière magnifique, encore. Nous reprendrons l’habitude de publier quelques morceaux choisis à la fin du mois dans la rubrique Opinion, sous le libellé « Des nouvelles de vous », toujours en vérifiant d’abord auprès de vous si vous le souhaitez. Cette semaine, passons brièvement au « tu ». Dis-moi : « Comment est ta peine ? » nplaat@ledevoir.com



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