L’ère du soupçon

La fin de l’innocence est déjà de l’histoire ancienne : la Série mondiale de 1919. Huit joueurs des White Sox de Chicago, gravement sous-payés, comme tous leurs confrères à l’époque, ont accepté l’argent d’une clique de parieurs pour perdre volontairement la série. La légende dit qu’une fois l’histoire sortie dans les journaux, un gamin embusqué sur le passage de son héros, le grand « Shoeless » Joe Jackson, lui lança : « Say it ain’t so, Joe, please ! » Un cri de l’admiration trahie, appelé à devenir le magnifique et lancinant refrain d’une chanson de Murray Head.

En 1951, dans le match décisif d’une finale de la Ligue nationale de baseball opposant deux formations new-yorkaises promises à un bel avenir sur la côte ouest, les Giants de New York et les Dodgers de Brooklyn, Bobby Thomson cogne le coup de circuit gagnant passé à l’histoire sous le modeste surnom de « Shot Heard ‘Round the World » (emprunté à un poème de Ralph Waldo Emerson) et qui va donner au romancier Don DeLillo les cinquante premières pages d’un pavé intitulé Underworld. On parle ici d’un mythe aussi américain que la tarte aux pommes.

Or on apprendrait, un bon demi-siècle plus tard grâce à un reportage fouillé du Wall Street Journal, que les Giants avaient triché. Un télescope dissimulé au fond du champ centre et un dispositif électrique relayant discrètement un signal sonore jusque dans l’abri des joueurs leur permettaient d’espionner, pendant les matchs à domicile, les signaux du receveur adverse. Un bip : balle rapide. Deux bips : une courbe. Mis en place environ dix semaines avant la finale, le stratagème coïncidait étrangement avec l’époustouflante poussée de fin de saison (37 victoires, 7 défaites) qui avait permis aux Giants de rejoindre les Dodgers au sommet du classement.

Connaissez-vous le Phantom Punch ? C’est le coup de poing le plus célèbre de l’histoire de la boxe. Mohammed Ali, défendant son titre fraîchement conquis, l’a assené à Sonny Liston lors de leur match revanche de 1965, l’expédiant au tapis pour le compte après moins de deux minutes de combat. Le problème, c’est que personne n’a jamais vu le poing d’Ali toucher à son adversaire, à part peut-être le reporter de Sports Illustrated qui, assis tout au bord du ring, allait déclarer : « J’ai vu le coup et il n’aurait pas pu écraser un raisin… »

Au fil des ans, tous les aspects de ce K.-O. ont été passés à la loupe, y compris la chute de cette espèce de rhinocéros humain qu’était Liston, laquelle, aux yeux de certains, ressemblait plus à un numéro d’acteur qu’à la défaillance physique d’un pugiliste assommé.

Les liens de Sonny Liston avec le crime organisé étaient de notoriété publique. Il avait même travaillé comme chauffeur et « collecteur de fonds » pour un chef mafieux. Bien sûr, Liston pourrait avoir accepté de se coucher sans qu’Ali soit partie prenante à la combine. On a aussi rapporté que les Muslims Brothers, protecteurs d’un Ali nouvellement converti à l’islam, avaient promis à Liston de le liquider s’il récupérait son titre. De toute manière, nombreux sont les experts qui continuent de croire que ce combat était arrangé. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ascension glorieuse de celui qui est parfois qualifié de « plus grand sportif du vingtième siècle » dégage une odeur un peu louche.

Premier février 2015. Le Super Bowl. Les Patriots de Brady mènent 28-24, il reste 26 secondes au cadran, et les Seahawks ont le ballon à la ligne d’une verge, et trois essais pour aller marquer le touché de la victoire. Tu redonnes l’ovale à Marshawn « The Beast » Lynch et on peut fermer les livres. Au lieu de quoi, ils tentent une courte passe dans le trafic, et le jeune Malcolm Butler, sortant de nulle part, bat le receveur par une fraction de seconde et intercepte le ballon.

Après avoir visionné la reprise pour la énième fois, je me rappelle avoir pensé : c’est le jeu défensif parfait. Dès que le receveur se met en mouvement, on voit Butler quitter son poste et se diriger tout droit vers le point précis où va arriver le ballon. Un chef-d’oeuvre d’anticipation. « J’ai eu une vision », lança le héros, entouré de ses coéquipiers euphoriques.

Je le pense encore : le jeu défensif parfait. Mais les clubs de football utilisent eux aussi des signaux et, sachant que les Patriots, en 2007, ont été pris à filmer illégalement ceux de leurs adversaires, une pratique qui datait, semble-t-il, du début des années 2000 et de leur domination dynastique sur l’empire du football américain, il nous vient comme un petit doute… Le demi de coin avait-il lu le jeu à la perfection, ou était-il simplement en mesure de prédire son déroulement ?

En janvier de la même année, toujours dans le camp des Patriots, avait éclaté le Deflategate, où l’on apprenait que le plus grand joueur de tous les temps avait un truc pour mettre les ballons à sa main.

On n’a pas encore parlé du tennis, du soccer et des victoires d’étape payées rubis sur l’ongle au Tour de France. La tricherie et le jeu forment un vieux couple, et j’ignore si, sous sa forme organisée, elle a encore cours dans le sport professionnel, mais une chose est sûre : elle n’est pas rédhibitoire. À preuve, les Astros de Houston, autres snoreaux voleurs de signaux, vainqueurs de la Série mondiale de 2017, puis lourdement sanctionnés pour tricherie, entreprenaient mardi leur marche vers un autre championnat.

Quant à Brady, il est encore loin d’un huitième titre. Mais vous savez ce qu’on dit : ne pariez jamais contre Tom.

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