Notre analphabétisme

Les opinions émises au sujet du français au Québec et de son avenir baignent presque toujours dans une profonde confusion. Quand on s’inquiète, par exemple, du recul de la place du français au Québec et qu’on propose, pour le contrer, un renforcement de la loi 101, notamment son extension au niveau collégial et à tous les milieux de travail, on trouve toujours des commentateurs pour venir nous dire que le problème n’est pas là. Ce qui menace le français, disent-ils, c’est le fait que les Québécois le parlent et l’écrivent mal. Forçons-nous,
ajoutent-ils, et le français, devenu attrayant, vivra éternellement.

Redisons donc encore une fois, ici, pour relancer le débat sur de meilleures bases, la bêtise de cette réplique. Les langues, en effet, ne disparaissent pas parce que leurs locuteurs les parlent ou les écrivent mal. À ma connaissance, il n’y a, dans l’histoire de l’humanité, aucun exemple de ce type.

Les langues disparaissent quand elles se folklorisent et deviennent inutiles. Une langue est en danger quand ses locuteurs, pour travailler, pour créer, pour réussir et pour vivre, ont besoin d’une autre langue. Pour perdurer dans une communauté, une langue doit être nécessaire — on en a absolument besoin — et suffisante — on n’a pas besoin de parler une autre langue.

Par conséquent, ce qui menace le français, au Québec, ce n’est pas sa mauvaise maîtrise par les locuteurs québécois ; c’est la nécessité qui s’impose de plus en plus à ces derniers de parler anglais pour réussir leur vie.

Cela admis, on peut aussi, même si c’est un autre débat, se pencher sur la maîtrise du français par les Québécois. Quand on apprend, par exemple, que, selon l’OCDE, 46,4 % des Québécois seraient des analphabètes fonctionnels — ils n’atteignent pas le 3e niveau de littératie sur 5 —, on ne peut que se dire qu’il y a lieu de s’inquiéter.

En 2017, pourtant, dans L’Actualité, l’économiste Pierre Fortin relativisait cette triste nouvelle en la qualifiant d’abusive et de réductrice. D’abord, explique-t-il, l’OCDE n’utilise pas le concept d’analphabétisme fonctionnel et précise que les personnes qui se classent au 2e niveau peuvent être parfaitement « fonctionnelles ».

De plus, si on tient compte de l’âge, on constate que la catégorie des 25 à 44 ans obtient de meilleurs résultats que les plus jeunes, qui apprennent encore, et que les plus vieux, dont les compétences déclinent. On demeure étonné, toutefois, que, selon les chiffres de 2022, 26,7 % des diplômés universitaires ne dépassent pas le niveau 2.

La surprise est grande quand on se compare aux autres pays. Si le Japon, la Finlande et les Pays-Bas brillent, depuis des années, par leur compétence en littératie — dans le premier pays, 28 % des adultes n’atteignent pas le niveau 3 et, dans les deux autres, 39 % —, le Québec, où 46,4 % des personnes ne dépassent pas le niveau 2, fait mieux que la moyenne des pays de l’OCDE.

Selon les données de 2012 et de 2015 pour la catégorie des 25-44 ans citées par Fortin, le Québec, en la matière, ferait même mieux que des pays comme l’Allemagne, la France, les États-Unis, l’Espagne et l’Italie. Non, nous ne sommes pas les cancres du monde entier.

La littératie, qui mesure l’usage fonctionnel de la langue, ne dit toutefois pas tout. Les critiques de la qualité de la langue au Québec déplorent souvent l’abus des anglicismes et la non-maîtrise de l’orthographe.

Dans Délier la langue (Alias, 2022, 162 pages), un essai qui plaide « pour un nouveau discours sur le français au Québec », la linguiste Mireille Elchacar conteste ces jugements dépréciatifs. « Les Québécois, écrit-elle, parlent toujours français, ont adapté leur langue à leur époque et à leur continent, condition sans laquelle elle serait disparue au profit de l’anglais. Ne devrait-on pas plutôt les célébrer ? » Bien dit.

Elchacar montre d’abord que les anglicismes, en français québécois, « sont moins nombreux qu’on pourrait le croire » : moins de 1 %, selon une étude de 2017. Elle se penche ensuite sur la question de l’orthographe en avançant une thèse controversée. Selon elle, l’orthographe est inutilement compliquée et souvent illogique, ce qui explique que de nombreux francophones, à toutes les époques, n’ont pu la maîtriser.

Pour cette raison, le temps serait venu de procéder à une importante réforme de l’orthographe française visant à éliminer ses « bizarreries », selon le terme du grand linguiste Albert Dauzat. Elchacar appuie donc les rectifications proposées en 1990 et l’idée de simplifier l’accord du participe passé en le résumant à trois règles : avec avoir, il reste toujours invariable ; avec être, il s’accorde avec le sujet ; employé seul, il s’accorde avec le nom.

Ce n’est pas ça qui assurera l’avenir du français au Québec, mais c’est néanmoins passionnant. Faut-il aller de l’avant ? J’hésite. J’aime bien la langue telle quelle.

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