Les gars des pubs

Devant ma télé, je grogne contre ces publicités qui mettent des hommes québécois épais en scène. Dans celle d’un service de livraison à domicile, la mauvaise foi du gars atteint le crétinisme aigu. Ce type s’est inventé un faux ami de carton qui s’écroule, mais refuse d’admettre qu’il fait un fou de lui. D’une pub à l’autre, ce même personnage s’enfarge dans ses lacets avec ivresse. Bon acteur, au fait, criant de vérité. Ailleurs surgit un mari radoteur qui, chaque semaine, au même coin de rue, évoque sa blonde d’antan, la belle Nancy. Et même si son épouse et sa fille roulent des yeux ou lui font remarquer à quel point il se répète sans répit, ce coco ne comprend rien, incapable de se percevoir comme le casse-pieds familial. Sans parler de l’empoté aux mains pleines de pouces qui fait tout sauter au foyer. Et j’en passe.

Trop nombreuses, les publicités du genre. Stéréotypées à l’os, avec des personnages masculins en chemises à carreaux, bûcherons d’antan ou nonos de service. Elles exaltent la nostalgie du bonhomme mal dégrossi fleurant bon les préjugés, l’ignorance et l’autosatisfaction béate. Comme au bon vieux temps fantasmé. Misère !

Le Blanc hétéro constitue une cible de choix. Aujourd’hui, dépeindre une femme de pareille manière ferait hurler à juste titre. Comme ce sont souvent des humoristes qui écrivent les textes (réalisés en grande majorité par des hommes qui se tirent dans le pied), ils cherchent l’effet comique. Plus moyen de rire des femmes et des minorités. Dur ! Mais qu’à cela ne tienne ! Reste à caricaturer son propre sexe. La virilité peut prendre des dégelées, me dira-t-on, tant elle a longtemps dominé. Mais ça freine toute perspective progressiste. Les pères s’occupent mieux de leurs enfants qu’autrefois. Les rapports hommes-
femmes connaissent des mutations profondes. Autant en témoigner, ne serait-ce que pour l’exemple.

À croire que le monde de la pub est la dernière caverne de l’homme de Cro-Magnon. Ailleurs à l’écran, les moeurs se transforment peu à peu. Pas là. À quoi servent ces portraits de lourdauds finis ? Les gags pesants font-ils vraiment vendre ? Pas sûr. Personnellement, la sottise de ces personnages me gêne, au point de ne pas vérifier quel produit ils entendent promouvoir. Les spectateurs masculins ne doivent guère trop aimer non plus leur reflet dans ce miroir. Ils feraient bien d’exiger mieux.

Les épais, ça existe, les hommes sensibles également. Ce n’est pas au spectacle de butors pareils que les jeunes garçons auront envie de s’affiner. Ils regardent la télé aussi. Pitié pour eux ! L’image féminine a changé, la diversité corporelle des actrices à l’écran en témoigne. Elles jouent souvent les fines mouches dans les pubs d’ailleurs. Leur combat porte ses fruits. On souhaite aux représentations masculines d’évoluer de concert, pour le bien commun. Ces profils abêtis n’aident personne. Les femmes non plus, en cantonnant compagnons et fils dans des zones désolantes.

Surtout avec les problèmes énormes qui affligent le champ des hommes. Alors que la féminité s’analyse et se réinvente, la masculinité reste un continent à défricher, sans doute parce que le machisme n’a guère envie de se regarder en face. La violence, les féminicides, le viol, le décrochage scolaire ne sont pas analysés de fond en comble pour en démonter les mécanismes. Il faudra pourtant présenter aux garçons de nouveaux reliefs moins destructeurs, sous peine de susciter plus de détresse encore parmi eux.

La représentation de l’Homo quebecus abruti ne date pas d’hier et a déjà suscité des vagues. En 1998, Luc Picard et d’autres comédiens étaient montés au créneau pour protester contre ces rôles de mous et de perdants torturés, à leurs yeux surreprésentés dans les téléromans. À l’émission Enjeux, il se déclarait tanné de voir trop d’hommes faibles évoluer à côté de femmes surpuissantes et sans défauts. On était loin des pères omnipotents et arrogants de jadis. Tant mieux ! Mais un équilibre restait à trouver.

Au cinéma, Pierre Falardeau se désolait, devant son Elvis Gratton mal embouché, de voir le public s’identifier de tout coeur à cet apôtre des pires travers masculins, brossé en satire. Oui, il restait du chemin à faire.

Les rôles de gars se sont complexifiés depuis, au cinéma comme au petit écran, au rythme de la société. Dans les téléséries, les hommes expriment davantage leurs émotions qu’avant. Au cinéma, les deux sexes peuvent avoir le beau rôle. Mais dans le monde de la publicité, le stéréotype du Québécois obtus prend toujours son pied. Comme un disque qui saute sur de vieux airs désaccordés. En retard, cantonné au siècle dernier. Si on veut créer un monde mieux éclairé, c’est en embrassant ensemble les défis énormes de notre planète agitée qu’on réussira. Pas en perpétuant des modèles asphyxiants de mâles trop obtus pour évoluer.

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