D’un couronnement à l’autre

Il y a des coups qui égratignent le moral même quand on les voit venir de loin. Aucune surprise dans les résultats électoraux ; aucun sujet qui n’avait pas déjà été longuement décortiqué en période préélectorale. Les questions adressées aux chefs tout au long de la campagne esquissaient précisément les contours des résultats, et nous y voilà. La vague caquiste qu’on attendait, l’émergence d’une force partisane à droite de la droite caquiste, l’effondrement des oppositions traditionnelles, mais sans grands gains pour l’alternative progressiste. C’était tout entendu.

Il y avait quelque chose de l’ordre du pathétique dans l’optimisme affiché par tous les chefs, sans exception, lundi soir. Un Paul St-Pierre Plamondon parlant d’amour et d’espoir qui renaissent, l’oeil humide, sans doute, d’être lui-même élu, malgré la raclée historique infligée au reste de son parti ; une Dominique Anglade étrangement trépignante ; un Gabriel Nadeau-Dubois célébrant le statu quo (bien qu’il faille souligner l’arrivée, dans les rangs solidaires, de trois nouveaux députés de grande qualité, et la prise de deux forteresses libérales sur l’île de Montréal). Seul Éric Duhaime pouvait célébrer une victoire morale. Mais pour le coup, il s’agit d’une victoire morale qui donne froid dans le dos.

Le sujet post-électoral qui s’est imposé est donc la « distorsion démocratique » induite par le mode de scrutin. Et pour cause. Les carences de représentativité du système uninominal à un tour n’ont jamais été illustrées de manière aussi grotesque. 41 % du vote pour 72 % des sièges, une opposition officielle ayant récolté moins de votes que les deux autres partis représentés à l’Assemblée nationale — lesquels n’obtiendront même pas le statut de groupe parlementaire. On croirait à une mauvaise blague.

Depuis mardi, François Legault réitère son refus ferme de réformer le mode de scrutin, tout en se disant prêt à « discuter » avec Québec solidaire et le Parti québécois, bon prince, afin qu’ils puissent obtenir malgré tout certains avantages. On reconnaît l’affection toute particulière du premier ministre pour les façons de faire paternalistes. Il s’est fait la main durant la pandémie : tout pour avoir un air affable, sans s’obliger à concéder ne serait-ce qu’une miette de pouvoir. Ne vous inquiétez pas, papa va s’occuper de vous autres. Il ne faudrait surtout pas que les gens soient appelés aux urnes trop souvent et que les élections perdent soudain leur belle ambiance de couronnement…

Reste que le manque de représentativité des résultats électoraux n’est pas ce qu’il y a de plus démoralisant dans le nouveau paysage parlementaire. Au-delà de la composition de l’Assemblée nationale, le message des urnes est clair : le Québec est à droite, sur tous les fronts — malgré les illusions qu’on caresse à ce sujet et les pirouettes rhétoriques qu’on effectue pour étirer la définition du « centre » toujours plus loin à tribord.

Les urnes ont pourtant parlé. Le Québec n’a aucun problème à ce qu’on dise les pires horreurs sur les immigrants, à ce qu’on propose à peine le minimum vital en matière d’environnement et à ce qu’on laisse se creuser indéfiniment un fossé symbolique entre la métropole et les régions. Pour le dire trivialement, une large proportion de l’électorat semble prête à se battre jusqu’au bout pour le droit de vivre dans son char, si ce n’est que pour se différencier des maudits Montréalais, avec leurs transports collectifs, leurs étrangers et leurs anglophones.

Il faut aussi nommer ceci : au-delà du raz-de-marée caquiste, les carences du mode de scrutin sont la seule barrière ayant empêché une entrée fracassante de la droite libertarienne à l’Assemblée nationale. Près de 13 % des électeurs ont envoyé ce signal, et la campagne électorale nous a bien montré que l’idéologie véhiculée par le Parti conservateur d’Éric Duhaime avance dans l’espace médiatique sans rencontrer la moindre résistance.

Ça glisse, ça coule, on nous dit même sans rire : vous savez, s’il n’est pas écrit extrême droite en toutes lettres dans le programme, ce doit être autre chose, autre chose de plus acceptable. Ne jugeons pas les propos erratiques de la base militante, ne jugeons pas les propos passés du chef du parti, ne traçons surtout aucun parallèle avec la montée des discours populistes et fascisants partout à travers le monde. En fait, avant même toute analyse contextuelle, on croirait parfois, à entendre certains experts, certains analystes, qu’ils n’ont jamais, de leur vie, rencontré des gens passifs agressifs et manipulateurs ; qu’ils n’ont jamais eu à déchiffrer des discours qui révèlent leur perversité à demi-mot.

Tout le monde comprend ce qui se cache derrière le masque présentable de l’extrême droite, surtout ceux et celles qui la soutiennent. Tout le monde comprend qu’elle utilise un vocabulaire minutieusement choisi pour exciter les passions morbides, désigner des boucs émissaires, exacerber les fractures et décrire un ordre social fondé sur la violence, la loi du plus fort et la hiérarchisation des vies. Et malgré tout, on fait comme si.

On se cramponne aux analyses bornées et littérales, par intérêt ou par insouciance, qui sait, mais chose certaine, sur ce point, on repassera pour le mordant du quatrième pouvoir. Le ton de la campagne qui s’achève indique que les quatre prochaines années nous donneront plusieurs occasions d’exercer ce muscle critique. Espérons que ces occasions seront adéquatement saisies.

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