Peuple chambreur

La souveraineté ne serait plus à l’ordre du jour, va-t-on répétant ici et là. Les Québécois seraient ailleurs. C’est où, ça, ailleurs ? Dans le débat entre la gauche et la droite ? Dans le souci environnemental ? Ces enjeux sont importants, certes, mais par quel rabougrissement de l’esprit peut-on en venir à croire qu’ils justifieraient un abandon de la question nationale ?

Cantonné dans un statut d’État semi-libre, le Québec province ne pèse pas lourd dans les affaires qui comptent. Veut-il être laïque à sa façon qu’il ne le peut pas si Ottawa n’aime pas sa manière. Ses lois pour protéger le français sont soumises à l’approbation d’une cour issue d’un autre État dont le programme entre en contradiction avec le sien. Même s’il décide de pencher à gauche, le Québec risque de se retrouver Gros-Jean comme devant si le Canada s’entiche de Pierre Poilievre. Quant à l’idée d’être vert dans un État pétrolier comme le Canada, bonne chance ! Sur la scène politique internationale, de plus, le Québec n’existe pas. Ses idées seraient-elles les meilleures du monde qu’on ne les entendrait pas.

Et le Québec, dans ces conditions, serait ailleurs, c’est-à-dire qu’il se contenterait, dorénavant, dans l’indifférence, de son petit confort de nation annexée, en attendant sa louisianisation ? Je veux croire que cette lassitude, bien réelle, n’est qu’un mauvais moment à passer avant le réveil.

En mars 1962, dans une causerie présentée à la télé de Radio-Canada, le grand historien Maurice Séguin racontait l’histoire « de l’idée séparatiste au Canada français ». Six ans plus tard, à l’initiative de Denis Vaugeois, disciple de Séguin, le texte de la conférence était publié. Les historiens, depuis, le citent fréquemment, mais le livre, dans les dernières années, était devenu introuvable.

Il faut donc saluer la décision des Éditions du Boréal de le republier, avec une préface de l’historien Éric Bédard. L’idée d’indépendance au Québec (2022, 96 pages) est, comme l’écrit Bédard, un véritable « texte-événement ». Il montre que l’aspiration souverainiste des Québécois ne date pas d’hier, est inscrite depuis l’origine dans notre destin national et s’impose comme une nécessité pour notre liberté collective.

Maître éblouissant de clarté, Séguin sait aller à l’essentiel pour mettre à mal « l’illusion fédéraliste » qui entretient « ce bon vieux mythe d’une égalité possible entre les deux nationalités, ou mieux, de la possibilité pour les Canadiens français d’être maîtres dans un Québec qui demeurerait à l’intérieur de la Confédération ».

Nous avons beau, écrit Séguin, « être la nation annexée la mieux entretenue au monde », nous demeurons un « peuple chambreur » dans une « maison construite et possédée par une autre nation », privés de la liberté de procéder aux rénovations nécessaires à notre « développement intégral », c’est-à-dire « à la fois politique, économique, social et culturel », résume Bédard.

Pour le comptable François Legault, cette aliénation est un bon marché parce qu’elle nous rapporte 10 milliards par année en péréquation et en transferts fédéraux. Tristes « marchands de tapis », écrivait Pierre Bourgault, que ces politiciens qui monnaient la dépendance de leur peuple. « Je ne veux pas savoir si je serai plus riche ou moins riche, disait le tribun. Je suis prêt à courir le risque, parce que je crois depuis longtemps que nous sommes nous aussi, comme les autres, capables de prendre nos responsabilités, d’exercer nos libertés et de vivre dans la dignité. »

Séguin, dans L’idée d’indépendance au Québec, explique bien les deux attitudes qui traversent l’histoire du Québec depuis 1840. La première, associée à l’idée fédéraliste, croit qu’un groupe minoritaire peut faire partie d’une fédération, donc partager ses pouvoirs, tout en maîtrisant sa vie nationale. « C’est la thèse, résume-t-il, des autonomistes qui croient pouvoir se contenter d’une fraction d’indépendance. »

La seconde attitude, répandue au Québec avant 1840, mais rare après, affirme qu’« il n’y a pas d’égalité politique entre le peuple majoritaire et le peuple minoritaire dans n’importe quelle fédération » et que cette inégalité s’accompagne d’une infériorité économique et culturelle. Par conséquent, pour les tenants de cette école, l’indépendance politique « est absolument nécessaire » pour assurer le développement intégral d’un peuple. « Vivre, répétait Séguin pour condenser sa théorie, c’est agir par soi. »

Les Québécois qui se croient ailleurs et qui disent vouloir aller de l’avant au mépris de leur histoire se trompent. L’alternative, hier comme aujourd’hui, est claire : c’est l’indépendance, qui libère, ou la dépendance, qui nous condamne à un quémandage d’autonomie ne nous permettant, en cas d’improbable succès, que d’être « un peu moins pas maître » chez nous, selon la juste et douloureuse formule de Séguin.

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