Ernaux, Despentes, même combat!

Quand Annie Ernaux remporta jeudi le Nobel de littérature, 17e femme du lot, j’ai eu un moment de stupeur, tant cette écrivaine française avait mené discrètement sa carrière, sans faire grand train. Mais me voici ravie de voir son oeuvre nette, clinique, intime et fascinante, consacrée en haut lieu. Bien des lectrices avaient, dès la décennie 70, grâce à sa prose réduite à l’os, mieux saisi leur condition fragile.

L’entomologiste qui a observé la femme en elle, miroir de toutes les autres, mérite bien sa couronne. Cette créatrice désormais octogénaire a toujours craché sur la mauvaise foi. Des romans ? Oui et non. Plutôt une vie offerte en pâture. Son enfance, ses peurs, ses amours, ses oppressions, ses hontes se seront consignées dans ce carnet de bord en perpétuel développement. L’an dernier, l’adaptation au cinéma de l’Événement, par Audrey Diwan, sur son avortement clandestin (Lion d’or à Venise) l’avait remise à l’avant-scène. Tout comme Passion simple porté à l’écran par de Danielle Arbid, sur un amour aveugle et éperdu.

Les femmes de lettres françaises, depuis Colette, depuis Beauvoir, ont accompagné leur « deuxième sexe », vers une réappropriation d’elles-
mêmes. On les remercie pour ça. Mais comment les mettre toutes dans le même panier ? Leurs styles et leurs tempéraments divergent, comme les époques dont elles témoignent.

Tenez : je viens d’achever Cher connard, de Virginie Despentes, phénomène de librairie en France comme ici. Entre la réserve d’Ernaux et les phrases chocs de cette romancière furibonde s’ouvre un abîme, côté ton, côté espace-temps. Pourtant, toutes deux portent le flambeau de la libération des femmes, avec mise en perspective de leur société derrière.

Elle ne remportera sans doute jamais le Nobel, la romancière de
Baise-moi. Trop râpeuse et dérapeuse ! Mais Despentes comprend bien son temps, maîtrise ses modes de communication et sait sur quel ton parler. Pas question de mesurer ses effets. Chez Despentes, les cordes des procédés littéraires sont bien visibles. Elle irrite souvent, joue de la provocation. Je la suis depuis ses débuts, sans mordre à tous ses hameçons.

Cher connard traduit des angoisses contemporaines dépassant les clivages des générations, des frontières et des genres. Car les lendemains affolent. Nos temps sont suspendus. Dans ce roman épistolaire où son XXIe siècle se cherche, elle déboulonne les statues du machisme séculaire autant que les mirages de la modernité, frappe sur les médias sociaux : « On comprend vite que la façon la plus efficace d’intervenir, c’est l’insulte. » Tel est notre aujourd’hui.

Despentes ne plonge pas dans les tréfonds de la psyché individuelle, mais surfe sur l’air du jour avec une agilité de féline et un culot d’enfer. Cette fois, la forme des missives croisées dilue sa charge. Despentes s’y cogne un peu les ailes, papillon aveuglé. La sexualité frontale qui marquait ses oeuvres antérieures n’est plus au centre de son univers. Sa violence cherche à tâtons des voies de lumière, les trouve dans cet échange de lettres, dresse des ponts. Ça la rend plus humaine. Moins piquante aussi.

Je salue chez cette romancière l’as du diagnostic. Ainsi, quand elle assène par la voix d’un jeune homme : « L’émotion qui déferle sur ma génération est le désespoir. Elle est collective. Elle tonne, au fond de la terre. C’est la même qui nous soulève tous. »

Despentes possède vraiment des traits communs avec Houellebecq, pour leur radiographie d’un monde au bord du gouffre, leur allergie à la bien-pensance, leurs descriptions sexuelles sans violons. Parce qu’ils frappent dans le tas sans ménager leurs arrières. Quitte à se faire tomber dessus par les détracteurs quand ils poussent le bouchon trop loin. Rien d’ailleurs pour déplaire ni à l’un ni à l’autre. On est loin du monde intérieur d’Ernaux.

N’empêche ! Même la Despentes de Cher connard ne choque plus le bourgeois comme autrefois. Embaumée dans un sarcophage chargé d’encens et d’aromates. Son titre de déesse de la transgression lui vaut d’être lue par les deux sexes. Précieux avantage pour celles qui tiennent la plume.

La notoriété lui permet surtout d’engendrer des best-sellers à tout coup. Dans Cher connard, elle écrit, il est vrai, que la célébrité rend con. Ne la prenons pas au mot là-dessus. Tout en regardant sa marginalité vociférante se faire en partie récupérer, par épuisement de son bord, par effet de mode. Annie Ernaux a quelque chose de plus intemporel.

On jugera l’une trop sèche, l’autre trop expansive. Peu importe ! Lues, consacrées, ces romancières penchées sur les embûches du chemin des dames et des messieurs possèdent un même don de clairvoyance. Aux antipodes main dans la main. Si loin, si proche, comme dirait Wim Wenders. Je vois scintiller leurs fanaux d’éclaireuses.

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