Au-delà de la cheffe du PLQ

Le Parti libéral du Québec a été réduit lundi à 21 sièges, presque exclusivement montréalais. Objectivement, les libéraux viennent de vivre l’un des pires moments de leur histoire.

Il serait réducteur, toutefois, d’expliquer ce résultat électoral par la seule personnalité ou performance de leur cheffe, Dominique Anglade, ou par leurs positionnements politiques des dernières années ou des derniers mois. Les problèmes des libéraux sont nombreux, plutôt de nature systémique, et ils durent depuis au moins une bonne décennie.

Voici donc une petite liste, non exhaustive bien sûr, de constats sur la formation politique.

 

1. La vie militante du parti, dès le temps de Jean Charest, s’est principalement structurée autour de l’organisation et du financement. Les débats d’idées n’y ont jamais été complètement étouffés, bien sûr, mais ils étaient surtout bienvenus au sein de la Commission-Jeunesse. Au PLQ, il est depuis longtemps difficile d’amener des propositions politiques qui détonnent un peu lorsqu’on est âgé de plus de 25 ans. Le problème, à bien des égards, n’a jamais été réglé.

2. Il y avait donc un problème, disons, de courbe démographique dans les activités militantes du PLQ dès les années 2000. Les 65 ans et plus, fédéralistes convaincus contents de la victoire du Non en 1995, formaient une partie disproportionnée des membres. Et puis il y avait les moins de 25 ans, qui venaient symboliser le « dynamisme » de la formation. La participation bénévole des membres âgés de 25 à 65 ans posait déjà un certain défi.

3. Dès cette époque, les adultes d’« âge moyen » — vous me pardonnerez l’expression — appartenaient démesurément à une classe militante qu’on pourrait dire « professionnalisée ». On parle ici des attachés politiques de circonscription, des organisateurs, des conseillers des cabinets ministériels, des professionnels des relations publiques et autres avocats qui construisent leurs carrières en oscillant entre ces différentes occupations. Les « gens ordinaires » en âge de travailler, employés dans des métiers tiers et impliqués au PLQ par simple conviction ont longtemps été des bêtes rares.

4. Après que les scandales de corruption que l’on connaît eurent éclaté, le financement des partis est devenu l’objet d’une importante réforme au Québec en 2013. Depuis que les formations politiques sont davantage financées directement par l’État, au prorata des voix qu’elles ont obtenues aux élections, une partie de cette classe militante professionnelle a perdu de son utilité, et son implication a décru.

5. Une deuxième partie de ce groupe de militants professionnels a été happée en 2015 par l’élection du gouvernement Trudeau. Lorsque le nouveau premier ministre a voulu former ses équipes à Ottawa, il avait l’embarras du choix parmi les conseillers politiques québécois d’expérience. Et depuis l’élection de la CAQ en 2018, le phénomène des transferts des « talents » vers Ottawa ou vers le secteur privé s’est accéléré.

Pour dire les choses clairement : quel attaché libéral, après des années d’habitude du pouvoir, préfère travailler pour une (faible) opposition à l’Assemblée nationale plutôt qu’au coeur de l’action, à Ottawa ou dans le quartier des affaires ? La réponse : quelques fidèles exceptionnellement motivés, et ceux qui n’ont pas (encore) réussi à se négocier un meilleur poste ailleurs. N’importe quel chef du PLQ, en ce moment, ferait face à d’importants défis de recrutement.

6. Ce type de militant acceptait aussi souvent de devenir candidat dans les circonscriptions où il est plus improbable de gagner, question de « rendre service » à l’équipe dans l’espoir d’un retour d’ascenseur professionnel. Puisque ce profil est plus rare, on ne s’étonne pas, là non plus, qu’on ait particulièrement eu de mal à recruter des candidats en territoire caquiste.

Les partis politiques qui sont plus éloignés du pouvoir depuis plus longtemps attirent plus facilement des militants, et donc des candidats qui ne sont pas intrinsèquement motivés que par la possibilité de gagner et de gouverner. À distance égale du pouvoir, un libéral sera donc plus difficile à recruter qu’un solidaire ou qu’un péquiste.

7. Même si le PLQ et le PLC sont des entités distinctes et parfaitement autonomes, on a vu à une certaine époque des militants (surtout professionnels) de l’un prêter main-forte à l’autre — la même synergie existe aussi, par exemple, entre le Bloc québécois et le PQ. Toutefois, dans le contexte de la domination caquiste, les troupes de Justin Trudeau ont fait bien attention de rester très loin de l’élection provinciale. L’équipe de Dominique Anglade n’a donc pas pu compter sur le soutien de plusieurs libéraux occupés autrement à Ottawa.

8. Et puis on arrive à l’éléphant dans la pièce. Dominique Anglade n’est pas n’importe quelle cheffe. Lorsqu’elle s’est présentée à la direction du parti, plusieurs journalistes politiques (dont Michel David au Devoir et Denis Lessard à La Presse) ont parlé du mouvement « anybody but Anglade ». Essentiellement, des organisateurs de longue date — il faut le dire, surtout des Montréalais — ont décrété que les Québécois des « régions » n’étaient pas prêts à élire une femme noire ou, comme on dit dans le jargon libéral, une personne « issue des communautés culturelles ». Ils ont donc oeuvré à recruter Alexandre Cusson, maire de Drummondville, un inconnu en politique provinciale qui avait au moins la qualité d’être un homme blanc francophone de région.

Lorsque M. Cusson s’est désisté de la course à la chefferie et que Mme Anglade a gagné par acclamation, plusieurs de ces organisateurs se sont éloignés de la formation libérale. Et c’est là toute l’ironie de la chose : les stratèges vétérans qui ont tourné le dos à Dominique Anglade parce qu’ils la croyaient incapable de percer à l’extérieur de Montréal ont contribué, par leur désertion, à ce qu’il soit plus difficile pour le PLQ de résonner hors de la métropole.

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