Le FNC sous le vent du monde

Certains aiment se bercer d’illusions. Pas le directeur du Festival du nouveau cinéma (FNC), Nicolas Girard Deltruc. Il me déballe son sac presto au bout du fil : « Tout le monde disait : “C’est la fin de la COVID. Le retour à la normale.” Or, cette cuvée a été plus difficile à monter que les précédentes. On fait face à une nouvelle réalité, en mutation constante. L’avenir est incertain. » Tu parles !

Chacun cherche le nord sans boussole. Le public comme l’industrie. Fascinante est l’observation des effets domino d’une planète tourneboulée sur les manifestations artistiques. Miniradiographie de l’état du monde.

La 51e édition du FNC a démarré à Montréal mercredi avec le subtil et poétique Falcon Lake, de Charlotte Le Bon, projeté à l’Impérial. Le directeur s’avoue fier de lancer ce film chez nous après son chaleureux accueil cannois. À la cinéaste québécoise établie à Paris, il prédit une grande carrière derrière la caméra. Et puis sa chaude présence au FNC est un rayon de soleil.

Des raisons de célébrer, il en voit plusieurs, dont le retour après deux ans d’éclipse du quartier général de son rendez-vous, l’Agora du Coeur des sciences de l’UQAM. Là où le milieu se rencontre, s’amuse et se réchauffe. Nicolas Girard Deltruc s’en était ennuyé. « Un festival doit être festif », dit-il. Mais aussi productif. « Et pas question de demeurer les bras croisés. Notre Nouveau Marché de coproduction pourrait jouer un rôle majeur à l’étape de développement de projets. » Mais, mais, mais…

À ses yeux, un retour à la normalité après la tempête virale relève du mirage, tant le paysage international s’embrouille. Qui crache à l’est éclabousse la planète. L’incidence des facteurs géopolitiques sur les festivals s’intensifie. Pourtant, les invités doivent arriver à bon port montréalais, sous turbulences ou pas. « Des Russes qui ont fui la mobilisation chez eux transitent par Berlin ou ailleurs. Les compagnies d’aviation profitent de l’occasion pour faire exploser tous les prix des billets. On a aussi un porteur de projet bloqué au Burkina Faso en plein coup d’État. Sans parler de la difficulté à obtenir des visas d’une ambassade canadienne débordée. Comment voir venir ? Il faut réinventer l’édition chaque semaine. »

Quant à la pandémie, les festivals en subissent encore les conséquences. « Les habitudes du public ont changé. Chez les aînés, plusieurs ont pris leur retraite en région. D’autres se sont sentis bien au foyer durant le confinement et mettent moins le nez dehors. Tant que la COVID continuera à circuler, certains resteront chez eux. Mais les jeunes ont un besoin fou de se rencontrer dans l’effervescence, de faire la fête, se ralliant à travers les réseaux sociaux. »

En amont, Nicolas Girard Deltruc aura affronté les difficultés de recrutement en pleine pénurie de main-d’oeuvre, après que des membres habituels de l’équipe ont changé de carrière en cours de pandémie. « D’autres manifestations culturelles en arrachent plus que nous. Chez plusieurs, c’est l’hécatombe. Mais avec les fournisseurs en télétravail, le contact humain devient moins chaleureux. » De nouvelles têtes se substituent aux anciennes, parties se faire voir ailleurs.

Ajoutez au tableau l’inflation galopante. Au FNC, le directeur a choisi de geler les tarifs des billets. Aucune hausse de prix en 2022. Reste que le coût de la vie augmente partout. Le public se serre la ceinture. Quant au projet de conserver des séances à la fois en salle et sur support numérique pour une clientèle hors Montréal, il est tombé à l’eau. « Trop cher ! Il fallait louer la plateforme, lui payer des redevances, mettre une équipe là-dessus. C’était comme préparer deux festivals en même temps. » Le catalogue de l’édition (100 % d’augmentation des frais de production depuis l’avant-pandémie) a fait une cure minceur, désormais taille fascicule. La question des gros sous devient névralgique.

Ça roule pourtant. Il y a à boire et à manger. Nicolas Girard Deltruc affiche des coups de coeur pour la comédie absurde Fumer fait tousser, de Quentin Dupieux, et pour le huis clos de solidarité féminine Women Talking, de Sarah Polley. Samedi prochain, l’événement festif La Grande Nuit des chauffeurs de feu, pendant lequel sera présenté un trio de thrillers dont The Driver (1978), de Walter Hill, se tiendra en présence du cinéaste. Le menu devrait plaire aux noctambules, avec petit-déjeuner gratuit au matin blême. Tout est là pour faire lever le soufflé. Des oeuvres, des croissants, des fêtes et des jeux.

Mais le directeur du FNC avance à pas de loup quand on évoque l’avenir. « L’impact de cette 51e édition devrait déterminer des orientations futures. Il faut qu’on soit hypersensibles et réactifs », lance-t-il, flairant le vent qui tournoie fort autour des chaumières artistiques. Bon festival, allez ! Carpe diem.

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