C'est la vie! - Sacrer pour sacrer

Quelques spécimens de nos plus beaux sacreurs québécois. Ci-dessus: Guy A. Lepage.
Photo: Quelques spécimens de nos plus beaux sacreurs québécois. Ci-dessus: Guy A. Lepage.

J'ai mollement essayé d'arrêter, mais il n'existe ni gomme à mâcher ni patch pour m'aider. Et, comme pour la fumée secondaire, le juron laisse des traces. J'ai bien peur qu'après «papa», «auto», «miaou» et «maman», Monsieur B., mon fils de 16 mois, reconnu pour son «beau-passe-parmi-le-monde», enfile les «câlisse» et les «crisse» sur le chapelet des mots qu'il égrène si joliment. Il me faut trouver des sacres plus féminins, à l'aspartame, mais dans lesquels je peux mordre lorsque j'ai la mâchoire crispée. Il me faut inventer des jurons de ponctuation lorsque je veux appuyer mon discours ou souligner un adjectif seyant. Une belle fille n'est jamais aussi belle qu'une crisse de belle fille. Et un beau gars ne l'est jamais autant qu'avec un «hostie» placé au bon endroit, généralement à la hauteur du postérieur, sacrement des fesses!

La verdeur de mon langage ne date pas d'hier, a survécu à un prix Jules-Fournier du Conseil de la langue française et n'a rien d'héréditaire. Mon grand-père, qui a été bûcheron et plombier, n'a jamais sacré de sa vie. Sa femme y allait d'un «Seigneur Jésus Marie Joseph» bien senti lorsqu'elle chavirait au bord du désespoir. Quant à ma mère, le plus loin qu'elle soit jamais allée, c'est: «eh! 'tite vie!» Mon père, lui, peaufinait son petit répertoire personnel: «mon enfant de nanane» ou «hostination», «mon son of a gun» et «c'est le bout de la mine». Rien pour achever un pape qui crève, si vous me passez l'expression. Et si vous ne me la passez pas, c'est le même prix, batèche! D'ailleurs, «batèche» me vient de mon «défunt» mari qui le partageait avec l'ancien directeur du Devoir, Benoît Lauzière. Oui, oui, même au Devoir, on sacre en haut lieu, crisse qui pisse!

Sacrées moumounes

Je suis moumoune pour pas mal de choses dans la vie: tuer une araignée qui pourrait être la réincarnation de ma grand-mère ou caler un verre de lait sans biscuit au chocolat, mais pour sacrer, il n'y a qu'un Hell's ou mon amie Isabelle pour me donner la réplique. Quoique, ces temps-ci, le sacre se porte plutôt bien dans notre paysage télévisuel. Disons que la bande audio ne manque pas de saveur. De Guy A. Lepage qui demande à ses téléspectateurs mécontents de son langage grossier de lui «crisser patience» à Benoît Dutrizac qui s'en explique à Zone libre, des Bougon à VLB (et le célèbre «hostie toastée des deux bords» de Junior), de Pierre Falardeau à Christian Bégin, tous les gars un peu en vue, un peu gogauche, un peu libres penseurs, qui ont adopté le jean comme uniforme et Michel Chartrand ou Plume Latraverse comme mentor, sacrent en «tabarnac à deux étages». Ça manque de filles, ex-voto à béquilles! D'accord, nous pissons assises, mais je ne vois pas pourquoi nous nous priverions de ça aussi, hostie au paparmane. Jusqu'à preuve du contraire, si nous n'avons pas de couilles, nous avons de la place pour les mettre.

L'autre jour, Namour m'a demandé le plus sérieusement du monde pourquoi je sacrais. «Hum! En partie pour me déculpabiliser de mes origines un peu bourges, pour faire contre-emploi, pour afficher une certaine solidarité syndicale et pour ventiler le trop-plein d'émotions. Nous, les Émotifs anonymes, avons besoin de libérer la bouffée de chaleur qui monte. C'est comme la trappe dans le foyer. Si je ne sacrais pas, je serais sur la coke ou les chips au jalapeño.» Il n'a pas insisté, mais il craint pour la virginité de son fils et son sac de chips. Il m'a conseillé d'adopter des sacres façon Chop Suey (défunte émission à TVA), qui utilisait abondamment «citron», «chocolat» et «fudge». Pourquoi pas «Cheez Whiz»? Normand Brathwaite a remplacé le «ciboire» par «ciboulette». Je trouve ça d'un triste pour la famille des liliacées. Si vous m'entendez dire «château de cartes», «pouding au caramel» ou «parmesan râpé allégé» sous leur forme exclamative, vous avez le droit de me passer la langue au savon Dove, formule hydratante.

Jurer sur la tête du bon Dieu

Des thèses ont été écrites sur les origines du juron québécois. Le père dominicain Benoît Lacroix a même préfacé un guide du juron écrit par Jean-Pierre Pichette il y a 25 ans: «Les sacres portaient une violence, une protestation contre l'abus du sacré et du défendu. Ça n'avait pas un sens aussi religieux qu'on le dit, ni un sens blasphématoire absolu. On se fichait du sens des mots, ça donnait de la force, de la virilité, et c'était une forme de contestation», dit le prêtre, qui déplore la dénaturation du sacre religieux. «Moi, j'ai vécu des sacres authentiques, des actes de colère avec une véritable force verbale. On prononçait chaque syllabe: ta-ber-na-cle! C'est pas "crisse", c'est "Christ"! Les sacres qu'on entend à la télé en ce moment sont imitatifs, répétitifs, sociaux. Un Français ou un Latino qui sacre, ça ne fait pas vrai.» Quant au «ciboulette» de Brathwaite, Benoît Lacroix se désole: «Je regrette qu'on les déforme. Que ce soit le ciboire, le tabernacle ou la Vierge, c'étaient des choses auxquelles on ne pouvait pas toucher. On se les appropriait autrement, par le langage. Nous avons besoin de mots de passe, et les jurons en sont.»

Depuis cet entretien, je consulte le Dictionnaire des jurons de Pierre Enckell (PUF) à la recherche d'un sacre qui enjoliverait mon vocabulaire, assez fort pour lui mais conçu pour la femme. J'hésite entre «bigre de bougre», «bout de cierge», «gee whiz», «crotte de bique et bonbon noir», «nom d'un pet» ou «tonnerre de scrongneugneu». Maudit verrat d'enfant de bâzouelle que c'est compliqué d'être une femme virile.

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com.

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La Life

Le pape se meurt ?

«Ma petite, c'est le temps de partir. Je suis plus capable. Y a plus un endroit du corps qui ne me fait pas souffrir. J'ai été plus chanceux que d'autres. Je me suis rendu à 96 ans. Ce matin, Serge vient me chercher, je rentre à l'hôpital. Je reviendrai plus ici. La propriétaire du foyer m'a appelé hier quand elle a appris que je partais. Elle pleurait. Quand ils videront l'appartement, tu viendras chercher ce que je t'ai donné. M'entends-tu? Là, c'est fini pour moi. Je veux partir. C'est trop de souffrances. Mon corps s'en va en morceaux. Ça me fait ben de la peine de vous laisser, mais il faut accepter la fin. Mon temps est venu. C'est la vie... »

J'ai raccroché en larmes. Lorsque ma grand-mère Deleine m'avait annoncé que c'était «la dernière étape» avant d'être emmenée aux soins intensifs, je n'avais pas voulu la croire. Cette fois-ci, je me suis juré d'ouvrir les yeux.

Mon grand-père me prépare depuis tant de mois déjà. Sa vitalité, sa lucidité, son sens du drame m'ont joué bien des tours. L'amour est aveugle jusqu'à la fin. La semaine dernière, j'ai fait un pèlerinage en Gaspésie, à Cap-des-Rosiers, son village. J'ai vu son enfance de misère, son courage, compris ce que «survivre» veut dire. J'ai entrevu la pisse gelée dans le pot de chambre, la toux sèche d'un enfant qui va mourir faute d'argent pour payer le docteur, la peur de la mer parce qu'on ne sait pas nager, les réserves qui baissent dans le caveau, les hommes partis bûcher dans le bois et l'hiver qui est pris encore pour longtemps sur le fleuve, «la mer». J'ai vu un siècle se dérouler comme le dernier flash d'une vie, la sienne. J'ai longtemps regardé le phare de Cap-des-Rosiers défier le vent et j'ai songé à cet autre phare qui m'accompagne depuis le début, toujours droit dans la tempête. Quand le pape meurt, on en nomme un autre. Mais quand un phare s'éteint, on navigue dans la noirceur.

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Entendu: l'archevêque de Rimouski et ornithologue Bertrand Blanchet imiter quelques oiseaux du Québec avec le bec gelé. Mon «cousin» gaspésien (notre ancêtre commun s'appelait Pierre Blanchet, de Montmagny) est un homme au charisme certain et a impressionné M. B. avec ses sifflements. Ne vous en faites pas, je n'ai pas sacré devant lui. Je ne jure jamais sur le perron des églises, surtout pas celles qui vivent encore.

Visité: le site des jurons québécois (http://www.cyberjean.com/quebec/jurons.htm) avec, en annexe, des exemples pour montrer aux Français comment sacrer correctement. Ce n'est pas un luxe quand on les entend s'essayer!

Loué: le film The Day After Tomorrow, un navet environnemental qui m'a tenue réveillée jusqu'à la fin. Ça donne une idée de ce qui pourrait se passer si des terroristes faisaient sauter nos barrages hydroélectriques. En crissement plus froid!

Vu: le film Sideways d'Alexander Payne (Oscar de la meilleure adaptation), l'histoire de deux potes dans la quarantaine qui vont s'encanailler sur la route des vins en Californie. Je ne suis pas tombée en bas de ma chaise devant ces deux losers qui se gargarisent au pinot noir. Il y a des longueurs et les répliques tombent souvent à plat. Simonaques d'Américains! Le film a probablement reçu un Oscar parce que le cépage était 100 % terroir, made in USA.

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