Le dialogue de sourds de François Legault

François Legault a un sens de l’humour assez particulier. « Je me suis engagé à ne pas rouvrir le débat sur le mode de scrutin. Je vais tenir mon engagement », a-t-il déclaré. Autrement dit, le premier ministre s’engage à ne pas renier le reniement de la promesse qu’il avait faite en 2018. Faut-il rire ?

À défaut de faire en sorte que le mode de scrutin assure une représentation plus équitable des partis d’opposition, le premier ministre assure vouloir travailler plus étroitement avec eux. Il ne sera pas difficile de faire mieux que durant le premier mandat, direz-vous. Cela reste à voir. Chassez le naturel…

Le gouvernement est sans doute tout disposé à trouver un arrangement qui permettrait à Québec solidaire et au Parti québécois d’avoir des ressources et du temps de parole qui leur permettraient de jouer leur rôle adéquatement, même s’ils ne répondent pas aux critères prévus pour être officiellement reconnus comme groupes parlementaires.

C’est plutôt le Parti libéral qui renâclera à partager les feux de la rampe. Malgré le résultat décevant obtenu par QS, bon nombre de Québécois voient encore en Gabriel Nadeau-Dubois le véritable chef des opposants au gouvernement caquiste, et Dominique Anglade n’entend certainement pas renforcer cette perception.

Quant au Parti conservateur, Éric Duhaime devra trouver lui-même une solution. Sans députation, les portes du Parlement lui resteront fermées. Malgré la frustration des députés caquistes qui seront déçus de ne pas être appelés à faire partie du conseil des ministres, tabler sur d’éventuelles défections apparaît bien optimiste.

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Au début d’un mandat, le ton du débat est généralement à la modération. À quatre ans de la prochaine élection, l’économie d’énergie est de mise. Au reste, tous les partis d’opposition ont un sérieux travail à faire à l’interne. M. Legault a manifesté son intention de collaborer avec les uns et les autres dans divers dossiers, mais il ne faut pas se faire d’illusions. La fin de la campagne électorale n’a pas fait disparaître les profondes divergences qui l’ont alimentée.

On a du mal à imaginer un quelconque partenariat avec QS sur la question de l’environnement. La « climatopassivité » de la CAQ a servi de combustible à Gabriel Nadeau-Dubois durant toute la campagne. M. Legault tirerait avantage de toute apparence de collaboration avec QS, qui se verrait au contraire accusé de compromission.

De la même façon, le déclin du français et l’insuffisance de la loi 96 (Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français) ont été au coeur du discours de Paul St-Pierre Plamondon. À moins que M. Legault décide soudainement d’étendre les dispositions de la loi 101 au niveau collégial, ce qui semble hautement improbable, il peut difficilement s’établir autre chose qu’un dialogue de sourds.

Aux yeux de Dominique Anglade, la pénurie de main-d’oeuvre est le principal handicap dont souffre l’économie québécoise, et elle commande une hausse des seuils d’immigration que M. Legault juge suicidaire. Fin de la discussion.

Si le premier ministre n’entend pas admettre Éric Duhaime au Parlement, c’est peut-être un échange sur l’efficacité de l’État avec le chef conservateur qui l’intéresserait le plus. On a pu constater que les sincérités de M. Legault se succèdent de façon étonnante, mais M. Duhaime croit peut-être qu’il est toujours l’homme qui voulait mettre l’État au régime, comme bien des souverainistes s’étaient imaginé qu’il demeurait secrètement un des leurs.

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Il y a pourtant un point sur lequel les cinq partis étaient d’accord, soit l’accroissement des pouvoirs du Québec en matière d’immigration. Tous n’entendaient pas en faire la même l’utilisation, mais ils s’accordaient sur le principe.

Comme s’il voulait bien montrer à quel point il a été peu impressionné par la victoire de la CAQ, Justin Trudeau s’est empressé de réitérer qu’il n’était pas question de céder quoi que ce soit, tout en ajoutant qu’il était prêt à travailler avec le gouvernement Legault pour envoyer au Québec… plus d’immigrants. Cela s’appelle de la provocation.

Compte tenu des propos que M. Legault et son ex-ministre de l’Immigration, Jean Boulet, ont tenus durant la campagne, il serait nettement préférable de « départisaniser » le dossier. En entrevue au Devoir, Éric Duhaime avait déjà proposé une démarche commune pour forcer la main d’Ottawa.

En réalité, l’enjeu est tel que l’ensemble de la société civile devrait maintenant être saisie de la question. M. Legault devrait commencer à préciser comment il conçoit la grande réflexion collective qu’il avait évoquée au printemps dernier. Avant de penser à un référendum, il faudrait d’abord s’entendre sur les pouvoirs qu’on veut exactement et sur ce qu’on voudrait en faire.

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