La luciole et l’électeur

En 1513, le roi Emmanuel Ier du Portugal, dit le Grand et le Fortuné, se voit offrir un rhinocéros par l’un de ses homologues, le roi de Gujarat. Comme le roi du Portugal ne sent pas l’utilité d’admirer longtemps ce curieux présent, il décide de l’offrir à son tour. Il l’envoie à Léon X, le nouveau pape. Cette année-là, Jean de Médicis devient pape à 38 ans. Il est cardinal depuis l’âge de 13 ans. Fêtard, il jouit de la réputation d’être au moins aussi bête que l’animal cornu qui lui est offert.

Afin de ménager le rhinocéros, on débarque d’abord l’animal à Marseille. Il est installé en rade, sur une des îles alors boisées et giboyeuses du Frioul, en face de la pointe rocheuse de Malmousque. François Ier, roi des Français, est de ceux qui vont aller considérer l’animal de près. C’est là, dans cet espace balayé par le Mistral, que l’on construira le célèbre château d’If, à la fois forteresse et prison où Alexandre Dumas fera naître le comte de Monte-Cristo.

Albrecht Dürer s’inspire du rhinocéros pour réaliser une de ses prodigieuses gravures. Au Québec, cette représentation devient, en 1963, l’emblème du Parti rhinocéros. Ce mouvement politique insoumis est fondé par le Dr Jacques Ferron à Ville-Jacques-Cartier, un bidonville qui sera annexé par Longueuil. Ce lieu a quelque chose du Far West. Des chiens errants y jouent le rôle de la police. L’électricité est arrachée directement aux poteaux d’Hydro. Les puits de surface remplacent l’aqueduc. Les bécosses tiennent lieu d’égout. Pour tirer la langue à tout un monde politique qui, depuis toujours, détourne le regard devant de telles réalités, les Rhinos s’inspirent d’un fait divers brésilien : les habitants de São Paulo ont fait élire, en lançant un pied de nez aux bipèdes censés les représenter, l’hippopotame d’un zoo.

Sur les eaux de la Méditerranée en 1513, le bateau qui transportait le rhinocéros du pape chavira. L’animal fut retrouvé mort. Malgré tout, il fut décrété vivant, après avoir été empaillé pour être présenté à la papauté. Bien avant de voter pour des puissants, le fait de leur offrir de gros animaux sauvages constituait souvent une façon de les assurer du bien-fondé de leur règne, de leur toute-puissance. Mais depuis que chacun sait au fond de lui-même que Dieu est tout à fait mort, ceux dont la vie est sans cesse piétinée par le pouvoir ont regagné au moins une part de leur liberté, comme le savaient les rieurs rangés du côté du Dr Ferron.

En 1675 à Sillery, qui est alors un poste d’évangélisation près de Québec, Louis Nicolas élève deux oursons. Son intention est de les offrir, une fois adultes, au roi Louis XIV. Au Nouveau Monde, ce Nicolas a passé une partie de sa vie à dessiner des animaux, tant réels qu’imaginaires. Rentré en France, il parvient apparemment à offrir, avec les hommages du Canada, une bête sauvage à Versailles. Ce n’est pas un ours, le roi des forêts, mais plutôt un petit suisse, plus facile à transporter, mais certainement moins édifiant pour la vanité d’une couronne. En tout cas, on n’entendit plus parler ensuite ni du tamia ni du Nicolas.

Le pouvoir se révèle parfois dans trois fois rien. Parmi les dizaines de pages qu’avait dessinées naïvement Louis Nicolas durant son séjour en Amérique, on trouve, à côté d’une représentation d’un invraisemblable monstre marin, une petite « mouche luisante ». Le naturaliste avait rencontré d’innombrables quantités de cet insecte. Dans ses notes, il écrit que les lucioles, le long des rives du fleuve Saint-Laurent, sont vues « à milliers ».

Les lucioles sont aujourd’hui menacées. Elles n’arrivent plus à s’accoupler. Elles souffrent, entre autres choses, de la pollution lumineuse. Les mâles et les femelles ne parviennent pas à se retrouver, guidés par leurs zébrures lumineuses, au milieu de nuits noires et pures. Leurs instincts sont trompés par des lumières artificielles, celles des maisons, des commerces, des lampadaires, des véhicules.

Le progrès est une idée relative. Louis Nicolas se réjouit, au XVIIe siècle, que la mouche à feu puisse nous aider à lire, en remplaçant avantageusement les bougies. Il suffit, dit-il, « de conduire 15 ou 20 de ces mouches à feu », enfermées dans une bouteille de verre, « successivement tout le long de la ligne qu’on veut lire ». Elles peuvent, de la sorte, servir « de chandelle huit jours durant ». Pour lui, comme pour d’autres, ce ne sont pas seulement de simples insectes : les lucioles évoquent des possibilités nouvelles. Ainsi, à défaut d’huile à lampe pour éclairer un sanctuaire dans les premiers temps de Montréal, Jeanne Mance place une fiole de verre contenant plusieurs mouches à feu. Les insectes font paraître « cette fiole aussi claire et reluisante pendant la nuit que s’il y avait eu plusieurs petites bougies d’allumées dedans », rapporte soeur Marie Morin.

« Parmi les choses qui sont admirables sur les terres de l’Amérique, écrit encore Louis Nicolas, je trouve que la mouche à feu n’y doit pas tenir le dernier rang, car, à la bien considérer, on dirait que c’est un astre vivant. » Autour de quel astre sommes-nous désormais lancés en orbite ? L’urgence sur Terre est-elle bien de savoir, par exemple, si la NASA serait capable de faire dévier un astéroïde venu des frontières infinies d’une quelconque galaxie, comme l’agence américaine s’est employée à le montrer ces jours derniers ?

Le syndicaliste Michel Chartrand racontait, lors d’une rencontre à Québec dont je me souviendrai à jamais, que la beauté et la grandeur naturelle des lucioles qui éclairent nos campagnes ne font aucun doute, sauf au temps des campagnes électorales. Il faut se méfier, disait Chartrand en riant, de tous ceux qui, sans être autre chose que de simples mouches à feu au milieu de notre nuit commune, se prennent soudain pour la lumière de l’astre solaire, dès lors qu’ils obtiennent, par la sanction du vote, l’autorisation de régner sur nous, comme si nous n’étions que de pauvres bêtes.

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