La fuite en avant de Poutine

S’il n’y avait pas la « question nucléaire », du fait de l’arsenal russe brandi telle une menace de fin du monde par un président Poutine aux abois, déchaîné contre l’Occident satanique, la conclusion de cette guerre catastrophique serait déjà chose acquise — une simple question de temps.

La débandade russe commence à apparaître dans toute son ampleur. Dans la reculade militaire, une ville après l’autre — encore ce week-end à Lyman, noeud ferroviaire de la région de Donetsk, repris par l’armée ukrainienne… dans un territoire maintenant officiellement « russe ».

Dans le chaos d’un recrutement totalement improvisé, imposé à des hommes qui n’y croient pas et qui ne veulent pas servir de chair à canon pour les lubies d’un dictateur. Des gens à qui on demande d’apporter eux-mêmes leurs uniformes et leurs couvertures. Dans de supposés référendums ubuesques d’« annexion » de territoires… même pas contrôlés, dans certains cas, par l’armée russe.

La catastrophe se lit aussi dans les discours toujours plus menaçants et désespérés de Vladimir Poutine. Dans celui de vendredi, d’une violence encore jamais atteinte, à l’occasion de la cérémonie officialisant l’annexion de quatre régions ukrainiennes, fusaient des mots comme « satanisme », « apartheid », « totalitarisme »…

« L’Occident est prêt à tout pour maintenir le système néocolonial qui lui permet de vivre en parasite et de piller le monde entier », a dit l’homme qui a envahi un pays voisin, bombardé des quartiers résidentiels, tué des milliers d’innocents, mis la main sur une centrale nucléaire et confisqué des récoltes entières.

Dans cette folie de projection — aveu inconscient de ses propres turpitudes, qu’un certain Trump manifeste également dans ses accusations —, il est difficile de voir autre chose que le discours d’un homme seul, acculé, à qui il reste le chantage et le bluff.

* * * * * 
 

Une des découvertes stupéfiantes de ces derniers mois, c’est que la « grande armée russe », que Poutine prétendait avoir reconstituée après l’humiliation des années 1990, cette armée qui faisait encore de beaux défilés sur la place Rouge, dotée d’armes « hypersoniques » (oh là là !), de satellites de reconnaissance « inégalés » (ouah !), de lanceurs sous-marins à très longue portée, d’armes nucléaires « en avance sur toutes les autres », etc., cette armée n’existe pas.

Au premier vrai contact, au premier choc d’une guerre traditionnelle, sa décrépitude, son incompétence, sa corrosion, physique et morale, ont éclaté aux yeux du monde. Les épouvantables pertes humaines et matérielles de l’armée d’invasion russe en Ukraine en sont le signe irréfutable. Dans cent ans, on étudiera encore cet échec retentissant dans les écoles militaires du monde entier.

Que feront, que pourront les cent mille, deux cent mille, trois cent mille recrutés (par la force ou la ruse) envoyés sur les fronts de Louhansk ou de Kherson ? Tenir des tranchées pour passer l’hiver, sur la moitié du territoire encore occupé ? Mais ensuite ?

Au moins trois facteurs détermineront la suite de cette guerre.

 

D’abord, les avancées de l’armée ukrainienne sur un territoire que Poutine considère désormais comme la Russie. Avec le bluff qui consiste à dire : « Si vous attaquez ces territoires, vous attaquez la Russie, et la riposte sera foudroyante. » Ah oui ? Lyman, ville « russe », vient de tomber. Que fait l’armée russe ? Elle bat en retraite.

Il y a ensuite le mécontentement et la résistance provoqués, en Russie même, par cette mobilisation chaotique et impopulaire : jusqu’où iront-ils ? La population va-t-elle se retourner contre le régime, si on envoie ses enfants au hachoir à viande ?

Il y a, enfin, et c’est une vraie incertitude, ce qui reste entre les mains de Poutine en matière d’escalade : les attaques aveugles contre les civils et les infrastructures (la Russie a encore un stock de vieilles bombes sales), de possibles sabotages en Europe (des gazoducs en mer Baltique, comme un avertissement). Et puis l’inconnue nucléaire, sur laquelle il faudra revenir.

Encore là, du bluff ?

François Brousseau est analyste d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que Lyman est un noeud ferroviaire de la région de Louhansk, a été modifiée.

 

À voir en vidéo