Le Québec est anglais

Le Québec est un grand exportateur. De ressources naturelles, principalement. Il exporte aussi plus que sa juste part de biens culturels, mais pas ceux auxquels vous pensez. Il s’agit surtout de jeux vidéo, à peu près tout le temps conçus en anglais. Il ne faut pas se surprendre si les nouveaux arrivants espèrent venir au Québec pour y vivre… en anglais.

Les Québécois sont non seulement de grands exportateurs de jeux vidéo, mais ils en sont aussi les plus grands consommateurs. En 2021, le Québécois moyen a occupé 14 heures et demie de chacune de ses semaines dans un univers numérique ludique. La moyenne mondiale est de 8 heures et demie.

À titre comparatif, l’élève d’une école secondaire a droit à plus ou moins 10 heures de cours de français chaque semaine. Les Québécois de 30 ans ou moins passent aussi en moyenne moins de temps à regarder des émissions de télévision qu’à jouer à un jeu vidéo.

Ces quatorze heures trente minutes de jeux vidéo, on le sait, s’affichent et se jouent généralement en anglais. Cela dit, ils sont de plus en plus offerts en plusieurs langues, dont le français. Souvent, ce français est une traduction faite en France, et cela peut donner un résultat plus près du « franglais » que du français international qu’on entend à la télévision.

Ceux qui pensent que les jeunes d’aujourd’hui se parlent par téléphone ou Messenger ont tout faux. Cela se passe dans les espaces de clavardage de ces jeux ou sur Discord, une application devenue le lieu de rencontre officiel de toute une génération de jeunes joueurs. Aller jeter un coup d’oeil ou d’oreille à ces conversations est un bon indicateur du français de demain.

Divulgâcheur : cela n’est pas de bon augure.

L’envers d’un succès planétaire

Le jeu vidéo québécois est un succès à plusieurs dimensions. Il y a 25 ans, c’était un exemple de politiques fiscales ingénieuses pour attirer chez nous des multinationales étrangères. Puis c’est devenu un écosystème mixte combinant multinationales, PME et petites entreprises dans une sorte de « masse critique » qui possède sa propre force gravitationnelle.

En 2022, un éditeur d’envergure ne peut pas espérer un succès planétaire durable sans au moins considérer l’option d’avoir un pied-à-terre au Québec.

Le résultat de ce succès est que le jeu vidéo est aujourd’hui le premier produit culturel d’exportation du Québec. Car, oui, le jeu vidéo est un produit culturel. Au même titre que Facebook est une plateforme médiatique. D’ailleurs, bien des gens ont pris l’habitude de résumer l’expérience vidéoludique en expliquant qu’il s’agit d’une forme de cinéma interactif, ce qui n’est pas faux.

Selon la Guilde du jeu vidéo, 90 % des revenus des studios établis chez nous viennent de l’étranger. En 2021, ce sont environ 1,5 milliard de dollars en jeux vidéo faits au Québec qui ont été vendus partout sur la planète.

L’empreinte du jeu vidéo est sans comparaison avec celle d’autres secteurs québécois du divertissement ou des industries culturelles. Avant la pandémie, le cinéma québécois au box-office générait des revenus annuels un peu supérieurs à 10 millions de dollars.

Vu de l’extérieur

Dans quelle langue sont principalement créés les jeux vidéo ? Autre question : dans quelle langue peut espérer se faire comprendre quelqu’un qui a vécu toute sa vie à l’extérieur du Canada et qui désire déménager au Québec pour y faire carrière, par exemple dans le jeu vidéo, si ce qu’il en sait est tiré d’environnements de jeu vidéo ?

Ce sont des questions difficiles. Ce sont des questions légitimes. De plus en plus de Québécois craignent plus pour la survie de la culture francophone. D’ailleurs, le cégep de Jonquière publiait un sondage la semaine dernière indiquant que les jeunes Québécois ignorent qui est Véronique Cloutier. Paul Piché ? Michel Tremblay ? Demandez aux élèves d’une classe de 5e secondaire qui est Master Chief par contre, et là, bien des yeux vont s’illuminer (optez pour « Zelda » pour les plus vieux… succès assuré !).

Et ces jeunes qui terminent aujourd’hui leurs études secondaires sont les adultes qui devront demain accueillir des dizaines de milliers de nouveaux arrivants chaque année.

Renforcer l’utilisation du français dans un tel contexte est un sacré casse-tête. Le secteur du jeu vidéo n’est pas responsable de ce qui s’enseigne, ou de ce qui ne s’enseigne pas à l’école. Mais l’industrie se prépare à faire de nouvelles demandes de financement auprès du gouvernement québécois et ignore s’il lui faudra respecter des obligations minimales liées à la langue commune.

Depuis l’affaire du p.-d.g. d’Air Canada, Michael Rousseau, Québec est plus sensible à cette question et exige presque systématiquement que plus de place soit faite pour des administrateurs francophones ou à des façons d’assurer une présence accrue du français dans les opérations courantes.

Cela pourrait être un lourd fardeau pour une industrie mondialisée, où la langue commune est l’anglais. Ce sera un double défi pour une province qui s’exporte avant tout en anglais, et où l’on passe plus de temps à côtoyer Sam Fisher devant sa télévision qu’à se remémorer à l’école les frasques de Marcel Galarneau…

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