Courir sans laisse

L’air est devenu croustillant comme j’aime. Le soleil se fait plus discret, relâchant du même coup l’exigence qu’il impose à tous d’embrasser le grand « bonheur estival ». Je laisse la chienne courir sans laisse. Oui, je suis ce genre de personne qui a parfois besoin de ne pas respecter les règles. C’est un art que je chéris, une petite liberté de femme devenue assez rangée, mais jamais jusqu’au point de ne pas permettre à son chien de courir un peu sans laisse, à 8 h du matin, dans un boisé où il n’y a presque personne.

Respirer quelque part entre les lattes serrées de la bien-pensance, honorer nos petites parts d’ombre, permet bien souvent de cesser de les projeter sur les autres, ce qui a plutôt tendance à améliorer la qualité de nos vies. Je dirais même que c’est possiblement le but de toute psychothérapie : récupérer la projection. Trois petits mots qui mettent des années à se matérialiser, étant donné la grande menace narcissique qu’ils impliquent.

Inviter à se regarder sans complaisance — et sans jugement non plus — est un art qui se perd au profit d’un discours qui reste éternellement centré sur les restructurations de surface. On peut passer plusieurs années sur une chaise de thérapie à n’aménager que les berges de son ego. La capacité de repérer en soi ce qui nous apparaît toujours si laid chez l’autre est une compétence qui nous échappe parfois longtemps, voire toute la vie chez certains.

Alors que la nation s’apprête à élire une suite à ce qui se vit déjà, je me prends à seulement avoir envie de revenir à vous, à nous, à nos échanges que j’ai délaissés pour parler de questions politiques.

Comment allez-vous ? Entre le monde qui tombe et celui qui essaie de rester debout, trouvez-vous votre boisé qui croustille, vos petits moments de course sans laisse ? Êtes-vous déjà à plat, essoufflés de vous-mêmes, fatigués d’être fatigués, vous demandant comment octobre, comment novembre, comment le reste tiendra, jusqu’au prochain puits de ravitaillement ?

Quand j’ai reçu mon diagnostic de cancer, j’avoue avoir formulé en moi-même cette première pensée : « je dois arrêter la clinique, pour toujours ». Non parce que je n’aimais pas mon métier, mais parce que, pour en vivre, il me demandait de compiler trop d’histoires, de m’attacher à trop de douleurs, de les porter sur mes épaules ou en mon sein (lieu de la tumeur), carrément. Nous avons chacun nos manières d’aider, la mienne implique un engagement radical que je n’ai jamais su jouer de manière défensive.

Cependant, après les traitements, les pertes et les retours au vivant, j’ai eu trop faim d’authenticité pour ne pas retourner à elle, la clinique. Pour le rapport direct avec l’envers du bruit ambiant qu’elle m’offre, j’ai rouvert toutes grandes mes « plages ». Mon nom de famille, du néerlandais, se traduit au français par « plage ». Mon prénom, quant à lui, renvoie à l’étymologie de la naissance. Alors, ouvrir des plages disponibles à toutes les naissances que la clinique procure, c’était peut-être embrasser à nouveau une forme de destin, qu’en sais-je ?

C’est d’elle, donc, la clinique, que je tire cette impression qu’il y a déjà bien des gens qui peinent à porter ce que septembre a exigé d’eux, cette année. Plein de personnes parfaitement saines, arrivées à ce simple constat que la course avec laisse n’est pas pour eux. Il devient alors bien long à accepter, ce constat, tout attaché qu’il est au stigma de la non-productivité que notre époque renouvelle, année après année, mandat après mandat. Ne pas avoir envie de correspondre au modèle qui, dans la même phrase, attache un « Je suis tellement dans le jus » à un « Ça va bien, ça va bien, vraiment, suuuuuper bien » laisse une foule de gens face à ce défi qui consiste à accepter de délaisser une appartenance à sa communauté, le temps de retrouver une vérité d’être soi.

Pour bien des parents, notamment, déposer les petits aux yeux encore collés à l’arrêt d’autobus, courir au travail, manger devant l’ordinateur, récupérer les petits en milieu d’après-midi, enclencher le mode express pour le repas puis les cours du soir, avant de se coucher avec la liste de tout ce qui est demeuré inachevé, c’est tout simplement devenu impossible. Les symptômes, avec la puissance des titans, les ramènent alors à cette lourde tâche : celle d’accepter qui ils sont, d’honorer les parts qui réclament leur dû, de supporter la honte, de renforcer leur muscle permettant de supporter la culpabilité, afin d’avancer sur leur chemin, espérant que l’énergie retrouvée leur permettra de gagner décemment leur vie, sans passer à côté d’elle.

Contrairement à ce qu’on entend, pour moi, mon métier ne consiste pas à cribler les gens de trucs et conseils pour qu’ils se plient davantage aux normes sociales, non. Il se rapproche davantage du lexique des naissances.

Et, comme pour la naissance physiologique, je ne suis ni pour ni contre toutes les substances qui peuvent nous aider à accueillir la tempête. Je dis seulement qu’au bout de cette tempête, peu importe comment on choisit de la vivre, il y a, la plupart du temps, des naissances.

C’est aussi de cette accessibilité que l’on devrait parler, celle de pouvoir déposer nos douleurs dans un lieu qui sait les accueillir, les traiter, oui, bien sûr, mais aussi les entendre pour ce qu’elles ont de possiblement nécessaire, de révélateur sur ce qui se réclame de nous, en nous.

En rentrant du bois, la chienne s’est couchée au pied du divan, épuisée, mais heureuse. J’ai accepté de reporter la liste des inachevés de la journée et je vous ai écrit.

Alors, dites-moi, comment allez-vous ?

Appel aux récits

Comment allez-vous ? Entre le monde qui tombe et celui qui essaie de rester debout, trouvez-vous votre boisé qui croustille, vos petits moments de course sans laisse ? Êtes-vous déjà à plat, essoufflés de vous-mêmes, fatigués d’être fatigués, vous demandant comment octobre, comment novembre, comment le reste tiendra, jusqu’au prochain puits de ravitaillement ?

nplaat@ledevoir.com

 



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