Revoir Paris

Revoir Paris, nouveau film qui raconte le parcours de deux survivants des attentats du Bataclan, est sorti dans les salles de cinéma françaises le 7 septembre, presque au moment où je revoyais Paris comme ville phare de la liberté cosmopolite — si différente de l’orthodoxie culturelle de New York, à présent suffoquée par le politiquement correct. Lorsque je me suis rendu à la place de Clichy, devant le Pathé Wepler, cela m’a rappelé l’esprit d’ouverture qui a permis la diffusion du film J’accuse, de Roman Polanski, toujours méprisé pour son agression sexuelle d’une fille de 13 ans il y a 45 ans à Los Angeles.

Aux États-Unis tout comme au Canada, ce magnifique portrait de la victimisation antisémite d’Alfred Dreyfus par l’État français n’a toujours pas été projeté dans une salle de cinéma commerciale, tellement les distributeurs de films sont intimidés par la menace de boycottage. Hypocrisie grotesque : à New York, première ville juive du monde, n’importe qui peut sortir Mein Kampf, d’Adolf Hitler, de la bibliothèque municipale, alors qu’on ne peut même pas acheter un DVD de J’accuse sous-titré en anglais.

Tant pis pour les Américains, qui, par ailleurs, ne savent presque plus comment faire un film subtil ou nuancé. Les Français, en revanche, peuvent se réjouir de regarder l’excellente Virginie Efira (Mia) et l’estimable Benoît Magimel (Thomas) revivre leur calvaire afin de rétablir non seulement leur humanité, mais aussi leurs authentiques souvenirs du traumatisme subi à l’intérieur d’une brasserie le soir de l’attentat. Le scénario mélange les faits et de vrais événements, mais on n’est pas venu voir un documentaire. Le résultat cinématographique constitue un genre d’accroche-coeur fixé sur les corps mutilés, un pansement métaphorique pour le bain de sang littéral.

Toutefois, il y a un manque dans ce film — je souligne que cela n’est pas forcément une critique —, qui serait une référence politique. Alice Winocour, la réalisatrice, n’est pas, bien sûr, obligée d’aborder les motivations des assassins du Bataclan ou d’expliquer les origines venimeuses de l’islamisme radical. Mais en sortant du cinéma, je ne pouvais ignorer le vide contextuel du film par rapport aux médias français saturés de procédures juridiques au sujet des terroristes musulmans.

À Paris, on avait récemment terminé, en juillet, le procès des attentats du 13 novembre 2015, qui ont tué 130 personnes et en ont blessé 413 au cours des fusillades dans la salle de spectacle et aux terrasses de plusieurs bars et restaurants des 10e et 11e arrondissements. Le procès de neuf mois du Bataclan a été suivi, le 5 septembre, par le procès de l’attentat de Nice (86 morts dans la nuit du 14 juillet 2016) puis par l’ouverture du procès d’appel du massacre de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher (17 personnes abattues en janvier 2015). Tout cela avec l’arrière-plan de l’attaque au couteau de Salman Rushdie le 12 août dans l’État de New York.

Il est vrai qu’en France la défense de la laïcité — ainsi que la solidarité contre le terrorisme islamiste — est nettement plus forte qu’en Amérique. Le lendemain du massacre de Charlie Hebdo, le pays entier, horrifié, s’était soulevé pour protester. Le lendemain de l’attentat contre Rushdie, la réponse américaine a été tiède. La tribune de l’establishment libéral, le New York Times, ne s’est pas encore prononcée sur l’agression dans un éditorial, tandis que Le Monde l’avait tout de suite dénoncée avec éloquence : « Le couteau de l’obscurantisme s’est attaqué une nouvelle fois à la liberté. [...] L’attaque insupportable dont Salman Rushdie a été la victime n’offre d’autre choix que la défense intraitable de la liberté de penser et d’écrire. » Le journal signalait le « calcul cynique » des factions islamistes radicales, qui prétendent défendre un islam « agressé », alors qu’en vérité elles luttent pour conquérir un plus grand marché de fidèles.

Cependant, je crains que les racines de l’intolérance islamiste soient, elles aussi, victimes de l’obscurantisme cynique des politiciens en France, ainsi qu’en Amérique. La campagne présidentielle française a manqué d’un débat profond sur la laïcité, et la gauche woke aux États-Unis, intolérante envers le dialogue démocratique, force trop sur les droits d’une minorité musulmane prétendument opprimée. Autre événement troublant : la socialiste Carole Delga, militante de la liberté de parole et invitée à la récente Fête de l’Humanité pour discuter de laïcité, s’est retrouvée « sévèrement huée par le public », selon Le Figaro.

Contrairement au constat du procureur de la République François Molins (et à ce que montre Revoir Paris), les meurtriers du Bataclan ne sont pas des « individus venus de nulle part ». Pour les comprendre, commençons avec V13, vivifiant recueil des reportages d’Emmanuel Carrère sur le procès. Parmi les questions qu’il pose : « Ça commence où, le pathologique ? Quand il s’agit de Dieu, où commence la folie ? »

Une réponse partielle arrive de la juge d’instruction belge Isabelle Panou, dont les propos sont résumés par Carrère : « En 1969, le gouvernement belge a eu l’idée d’encadrer sa population immigrée, pour l’essentiel marocaine, en confiant la gestion du culte musulman à une puissance “neutre”, qui avait les moyens de le financer : l’Arabie saoudite… Sous l’autorité de cette monarchie monstrueusement riche et monstrueusement arriérée, la Belgique, et en particulier [le quartier de] Molenbeek, est devenue ce vivier d’islamistes où ont » germé de nombreux accusés et commandos suicidaires. « Ils ont grandi ensemble, été à l’école ensemble, fait des conneries ensemble. » Voilà le noyau d’un autre bon film.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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