Une nation nordique

On peut très bien comprendre que le premier ministre Legault, dans cette campagne électorale aux allures de simple formalité qui s’éternise, n’ait pas eu envie de parler des changements climatiques ou de la protection de la langue française, deux domaines où son gouvernement, plus que jamais, a les deux pieds sur le frein, plutôt que les mains sur le volant.

Si le nationalisme mou et attentiste de la Coalition avenir Québec inc. devait s’installer à demeure à Québec (la Grande Grisaille, diront peut-être les historiens du futur), aussi bien changer de devise nationale tout de suite et inscrire au fronton de l’Hôtel du Parlement : « Jusqu’au déclin », à la place de ce « Je me souviens » qui ressemble de plus en plus à un slogan rédigé dans la novlangue d’Orwell.

Cela dit, je respecte la lassitude du chef et, si j’avais couvert la campagne, je lui aurais posé une question, une seule, ne serait-ce que pour lui changer les idées : « Pis ? Où en est le dossier du retour des Nordiques à Québec ? »

Bon, d’accord, ce n’est peut-être pas la « question de l’urne », mais la manière dont le gouvernement s’y est pris pour entretenir cette chimère depuis un an mérite qu’on s’y arrête un peu, et pas seulement parce qu’elle tient de la pantomime comique, mais aussi parce que cet épisode, ce théâtre de l’impuissance, ressemble fort à une mise à nu de l’ADN de la CAQ.

Rappelons-nous : novembre 2021, en pleine enquête de la coroner Kamel sur la gestion des CHSLD pendant la pandémie, le PM dégage sa zone en garrochant le disque dans la foule (l’équivalent, au hockey, de botter en touche…) quand il annonce publiquement, alors que personne ne lui posait la question, que son gouvernement est « favorable au retour des Nordiques ». Legault avait même parlé à Gary « Call me Gary » Bettman, le commissaire de la Ligue nationale ! C’est l’opération politique idéale pour la CAQ : flatter les instincts partisans du bon peuple de Québec sans obligation de résultat ni même l’ombre d’un résultat en vue, pour les siècles des siècles.

Et pouvait-on faire preuve de plus de sérieux qu’en ne confiant à nul autre que son ministre des Finances, Eric Girard, le portefeuille — si l’on peut appeler ainsi une enveloppe vide qui se languit de son milliard de belles piastres canadiennes — du retour des Nordiques ?

L’automne dernier, le ministre Girard décrivait en ces termes les démarches entreprises à l’été, dans Le Devoir : « Je recueille de l’information pour d’abord comprendre pourquoi lorsque Vegas a eu une équipe, nous n’avons pas eu d’équipe. »

Est-ce que ça pourrait avoir un certain rapport avec l’argent, Monsieur le Ministre des Finances ? Dresser un parallèle entre notre bonne Vieille Capitale et la ville du péché, c’est une image forte. Espérons tout de même que quelqu’un a pris la peine de lui expliquer que les équipes canadiennes de la LNH sont tenues de partager leurs revenus et de payer les salaires des joueurs en dollars américains, alors qu’elles engrangent leurs profits en devises canadiennes… Entre le moment où le fantôme des Nordiques est sorti du chapeau du premier ministre et l’élection du 3 octobre, le dollar canadien a poursuivi son inexorable dépréciation et, de Vancouver à Montréal, les clubs du Grand Nord ont continué de perdre des millions.

Au sortir d’une visioconférence avec notre ministre des Finances en janvier dernier, Gary Bettman a été très clair : « Il n’y a pas d’opportunité pour Québec dans le contexte actuel. » Au mois de mai suivant, après un entretien de moins d’une heure dans les bureaux de la Ligue à New York, rien n’avait changé, ce qui n’a pas empêché Girard de qualifier leur rencontre d’« extrêmement positive », probablement parce qu’elle lui avait permis de se pâmer devant Wayne Gretzky en personne — c’est du moins l’os qu’un Bettman perfide a jeté aux journalistes… Donc, Ti-cul Girard a rencontré son idole de jeunesse et il est sans doute reparti de la Grosse Pomme avec une cravate autographiée, mais ça, ça fait une belle paire de jambières à l’amateur moyen.

Certains faisaient même semblant de croire que Gretzky — l’homme qui, en s’exilant à Los Angeles, a contribué plus qu’aucun autre facteur à l’expansion de son sport sous les tonnes de fric et les palmiers — serait prêt à venir donner un petit coup de pouce aux Nordiques 2.0. Attendons de voir…

L’oeil sur des Sénateurs qui branlent dans le manche ou sur les cataleptiques Coyotes du désert de Sonora, les fans orphelins peuvent toujours rêver. L’équipe d’Ottawa déménagerait chez Péladeau et le gouvernement fédéral encaisserait ce camouflet sans broncher ? Même à la simple possibilité que les Sénateurs disputent quelques matchs de la saison régulière au Centre Vidéotron, le commissaire adjoint de la Ligue, Bill Daly, a répondu ceci, qui n’est pas sans nous rappeler quelque chose : non.

Mais tout est beau, tout va bien dans le merveilleux monde de notre gouvernement semi-autonomiste qui va continuer de quêter une équipe des ligues majeures comme il quête les transferts en santé, les pouvoirs en immigration et tout le reste : avec un jovialisme humilié qui fait peine à voir.

En attendant, le Centre Vidéotron nous fait une très belle salle de spectacle à 370 millions en argent canadien, une véritable aubaine, comparée aux coûts d’un certain tunnel. Si j’étais cynique, je dirais que nous n’avons pas plus les moyens de maintenir une société francophone distincte en Amérique que de nous payer un autre club de hockey.

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