Vous m’en lirez tant

Au début de chaque nouvelle année scolaire, j’ai une tendre, mais aussi un peu inquiète pensée pour les enfants qui vont commencer à apprendre à lire.

L’écriture, et son frère jumeau, la lecture, ont été imaginés il y a quelques milliers d’années seulement et comptent parmi nos plus grandes et nos plus précieuses inventions. Elles imprègnent tout notre monde. Imaginez vivre en ne sachant ni lire (ou très mal) ni écrire.

Il ne faut pas, hélas, chercher bien loin pour alimenter cette inquiétude. La Fondation pour l’alphabétisation rapportait ainsi dernièrement que 46,4 % des Québécois n’atteignent pas le niveau 3 en littératie — c’est énorme —, mais rappelons aussi que ce taux était de 53,2 % en 2012.

Il faut sans doute nuancer ces chiffres. Mais ils pointent indéniablement dans une direction où on ne voudrait surtout pas aller puisque cet analphabétisme, dit fonctionnel, a des coûts humains, sociaux, politiques et économiques immenses.

 

C’est évidemment à l’école que revient le premier rôle dans tout cela : elle doit enseigner à lire à tous et toutes. Et on sait qu’on peut prédire un mauvais parcours scolaire aux enfants qui n’apprennent pas rapidement et correctement à lire.

Mais l’école est aussi le lieu où se déroule, depuis très longtemps, une guerre des méthodes d’apprentissage de la lecture.

Si je vous en parle brièvement cette fois, c’est pour vous raconter un épisode intéressant de cette guerre qui s’est récemment joué aux États-Unis, un épisode important, mais dont on n’a à peu près pas parlé chez nous.

La guerre de la lecture

 

Chez nos voisins du Sud (mais pas que là…), la guerre de la lecture oppose depuis longtemps des partisans de méthodes appelées globales, ou semi-globales ou encore « look-say » (regarde et nomme), à des partisans d’une méthode syllabique ou phonétique. Je me permets de résumer très vite.

La première méthode met l’accent sur ce que lire, comme parler, a de naturel et spontané. Voyez cet adulte lisant son journal : il lit des mots et des phrases d’un coup, rapidement, ses yeux ne s’attardent pas à chaque mot. Il lit le plus souvent ce qui lui plaît, en silence, et on devrait donc aussi, pour les enfants, miser sur le plaisir de lire et la motivation qu’elle engendre.

Ce que préconisent les adeptes de l’autre méthode déplaît pour ces raisons : pour eux, apprendre à lire demande de reconnaître et de relier entre eux lettres et sons. Puis à enrichir le vocabulaire. Le processus n’est ni naturel ni ludique et il est long.

Le débat est immense, à la fois scientifique et idéologique.

Mais voilà : la recherche crédible, depuis des décennies, invite à conclure que si ce que disent les partisans des méthodes autres que phonétique n’est pas sans mérite, notamment pour la motivation, et même si des enfants parviennent à apprendre à lire par ces méthodes, la méthode phonétique est préférable pour tous et, tout particulièrement, pour les enfants de milieux défavorisés ou ayant des difficultés. Les méthodes globales risquent de leur faire, et leur font en effet souvent, du tort. Parmi ces recherches de grande envergure, celle de Jeanne Chall menée dès… les années 1960 ! Puis plusieurs autres depuis, y compris chez nous.

Mais ces résultats peinent à se traduire en action. On fait bien une petite place à l’approche phonétique, mais rien de majeur.

Et j’en viens à ce qu’il s’est récemment passé chez nos voisins du Sud.

L’exemple américain

Là, dans de nombreux endroits (à New York et dans plusieurs autres États), on assiste, de la part des enseignantes et enseignants, mais aussi des autorités locales en éducation, à un abandon des approches préconisées par la grande famille des méthodes plus globales (Whole Language et Balanced Literacy sont là les noms les plus courants…). On commence aussi à insister sur les données probantes et sur une gestion prenant en compte les résultats obtenus.

On note encore combien, par les méthodes longtemps préconisées, on a nui beaucoup aux enfants de milieux culturellement ou économiquement défavorisés, comme les Noirs ou les hispanophones, ou à ceux ayant des difficultés d’apprentissage.

On constate aussi que le programme de Balanced Literacy, de la célèbre professeure Lucy Calkins (Université Columbia), n’a jamais été sérieusement évalué et que quand on le fait, les résultats sont désastreux. Bref : un virage vers des méthodes d’apprentissage de la lecture éprouvées semble en train de s’opérer. Il faut s’en réjouir et espérer que l’on continuera d’aller en ce sens.

Mais ce n’est là que la première leçon des données probantes dans ce grand dossier de la lecture. La deuxième ? La voici : l’effet Josephson et l’effet Hall quantique, utilisés pour conserver les étalons de tension et de résistance avec une reproductibilité sans précédent depuis 1990, permettront désormais de réaliser le volt et l’ohm sans les incertitudes héritées des anciennes définitions électromécaniques.

Sauf si vous êtes ferré en physique, vous n’avez rien compris. Et c’est justement cela la deuxième leçon : pour lire, en plus de pouvoir décoder, il faut aussi posséder des savoirs qui sont préalables à la compréhension. On doit donc les transmettre, rigoureusement, de manière ordonnée et efficace. Finalement, lire doit aussi être présenté comme une activité réflexive, mentale, et ce, dès le début de l’apprentissage.

Je soumets que si on prenait sérieusement en compte ces données de recherche crédibles, on ferait de belles avancées chez nous dans la lutte contre l’analphabétisme.

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